Agressions d'élus : "les politiques ne sont plus sur un piédestal"

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Agressions d'élus : "les politiques ne sont plus sur un piédestal"
Nathalie Kosciusko-Morizet avait été agressée en juin sur un marché du cinquième arrondissement.@ GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP
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Une députée REM a été frappée dimanche sur un marché, quelques semaines après l'agression de Nathalie Kosciusko-Morizet. Ces comportements illustrent la désacralisation de la classe politique.

Dimanche 30 juillet, vers 11 heures du matin, sur un marché, à Bagneux. La députée REM Laurianne Rossi, qui distribuait des tracts, a été frappée à la tempe par un homme visiblement mécontent de la politique menée par Emmanuel Macron. Jeudi 15 juin, sur un marché du cinquième arrondissement de Paris. Nathalie Kosciusko-Morizet, alors candidate pour les législatives, faisait campagne lorsqu'un maire de l'Eure l'a giflée avec des tracts, la faisant tomber au sol. Mardi 17 janvier, à Lamballe, l'ancien Premier ministre Manuel Valls a lui aussi reçu une gifle pendant un déplacement.

Un climat de plus en plus tendu. Trois exemples d'agressions de personnalités politiques qui pourraient être complétés par d'autres à l'étranger. "L'ancien Premier ministre espagnol, Mariano Rajoy, avait reçu un coup de poing en plein visage il y a quelques années", rappelle à Europe 1 Bruno Cautrès, chercheur au Cevipof. Pour lui, il est certes très difficile d'affirmer qu'il y a "une multiplication au sens quantitatif" de ce genre d'incidents. Mais quoi qu'il en soit, dans la quasi-totalité des démocraties européennes, "le climat s'est tendu entre la classe politique et les citoyens. C'est lié à la manière dont les seconds perçoivent les premiers".

L'image de politiques inefficaces et corrompus. Deux phénomènes parallèles sont à l'œuvre : d'une part, une insatisfaction grandissante vis-à-vis de la classe politique. D'autre part, une désacralisation des hommes et des femmes qui y appartiennent. "Le sentiment que les hommes politiques n'ont pas les solutions, qu'ils ne sont pas exemplaires, s'est largement développé au cour des deux ou trois dernières décennies", analyse Bruno Cautrès. "Une écrasante majorité des Français considère que les hommes politiques sont avant tout corrompus, qu'ils parlent des problèmes de façon trop abstraite, qu'ils ne s'occupent que des riches et des puissants, qu'il n'y a donc pas de quoi être fier de notre système démocratique."

Le climat s'est tendu entre la classe politique et les citoyens. C'est lié à la manière dont les seconds perçoivent les premiers.

Méfiance et dégoût. Le chercheur l'a notamment observé au fil des "baromètres de confiance" réalisés par le Cevipof depuis 2009. Ces enquêtes aident notamment à mesurer la perception qu'ont les citoyens de la classe politique. Et les résultats sont sans appel. "On voit progressivement monter une forme d'expression extrêmement négative vis-à-vis des hommes politiques." La dernière vague, réalisée en décembre 2016, montre que 40% des personnes interrogées éprouvent de la méfiance par rapport à la politique. Pour 28% d'entre elles, c'est même du dégoût. En revanche, seulement 2% disent avoir du respect pour la politique. Autant d'indicateurs qui poussent Bruno Cautrès à affirmer que "la crise démocratique est très forte dans nos démocratie européennes. Et la France est un cas de figure symptomatique".

De normalisation en désacralisation. Quant à la désacralisation du personnel politique, elle est l'œuvre à la fois des citoyens et des politiques eux-mêmes. Les premiers ont plaidé pour avoir des représentants plus proches d'eux, normalisés. Les seconds ont obéi à cette exigence. "C'est l'un des paradoxes de l'époque actuelle", explique Bruno Cautrès. "On ne veut plus que les hommes politiques soient une sphère intouchable, très lointaine. On ne veut plus s'entendre dire que la politique est un univers dans lequel les citoyens ne peuvent pas rentrer. Et en même temps, on voit bien que lorsque la distance s'est atténuée, les personnalités politiques ont perdu leur rôle sacré, sont descendues de leur piédestal."

Pour Bruno Cautrès, résoudre ce paradoxe est le grand défi qui se pose désormais à la classe politique. Et, prévient-il, "je ne pense pas que la simple loi de moralisation suffise". "Le problème est plus profond, le mal endémique. Il y a là un chantier pour de nombreuses années."