Gangster, mac, entrepreneur : quel est le profil (musical) de Jay Z ?

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Gangster, mac, entrepreneur : quel est le profil (musical) de Jay Z ?
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INTERVIEW – Que reste-t-il aujourd’hui des grandes figures de la " Black Music", issue de la contestation ? Nous avons posé la question à un spécialiste. 

Qui sont les héritiers de la "black music" ? Alors qu’une grande exposition, "Great Black Music", célèbre les artistes américains et africains qui ont profondément marqué l'histoire des musiques populaires au xxe siècle, de Michael Jackson à Cesaria Evora, en passant par Bob Marley, et à travers eux, la musique noire, nous avons posé la question à Emmanuel Parent. Il est anthropologue, spécialiste des musiques afro-américaines et maître de conférences l’université de Rennes 2. 
 

>>> Ce spécialiste a identifié pour Europe1.fr de grands archétypes de la "Great Black Music" :

Le révolutionnaire. Il est le révolté. Dans les années 1960, le free jazz, en rompant radicalement avec les schémas de la musique occidentale, revendiquait une volonté de libération culturelle profonde pour les noirs américains. Selon Emmanuel Parent, "les héritiers du free jazz continuent d’exister aujourd’hui, dans le rap. Mos Def incarne par exemple la figure d’un rap conscient, qui veut délivrer un message progressiste en marge des grosses industries culturelles. Il s’est lui-même converti à l’islam, comme les jazzmen des années 50, et porte le nom de Yasin Bey. Ce courant révolutionnaire ou critique dans le rap, de Public Enemy dans les années 80 à Kendrick Lamar aujourd’hui persiste, mais il est moins visible que le rap bling bling."

"Ignorance Is Bliss", de Kendrick Lamar -  :



Le gangster. "La figure du gangster, du bandit, est aussi historique. On la trouve dès le 19e siècle, notamment dans le blues dans lequel le bandit est un archétype majeur. L’histoire du bandit Stagger Lee a ainsi inspiré de nombreux musiciens. La reprise la plus connue est certainement celle de Lloyd Price. Celle de Nick Cave and the bad Seeds, est magnifique également, et elle est le fruit d’un chanteur blanc. Or les paroles de ce grand classique de la musique noire célèbrent l'histoire vraie de Lee Shelton, proxénète noir de Saint-Louis, dans le Missouri, condamné pour le meurtre d’un ami en 1895. Shelton est mort en prison en 1912. Que fait Stagger Lee, sinon affirmer que sa volonté (noire) peut se situer, temporairement, au-dessus des lois (des Blancs) ? Ce qui est intéressant ce n’est pas l’anecdote du meurtre en lui-même, mais que cette histoire ait fasciné des générations de musiciens et d’auditeurs." On parle aussi d’une attitude, celle du "Nihilisme gangster."

La reprise de Stagger Lee, par Nick Cave & The Bad Seeds : 



Le "Nihilisme gangster" de Jay Z. "Aujourd’hui, la musique de Kanye West, ou de Jay Z met plutôt en avant la réussite par l’argent. C’est ce que le philosophe Cornell West a appelé le "Nihilisme du gangster". L’idée ? Il n’y a plus de valeurs, sinon celle de l’argent. L’idéal des Droits civiques a été trahi par les années Reagan et le néolibéralisme des années 80. Les masses américaines ont eu le sentiment que les droits civiques n’ont servi qu’une fraction d’entre eux, la bourgeoisie noire. Les inégalités raciales persistent. En regardant le succès du rap commercial et bling bling on peut se dire que c’est l’esprit du capitalisme qui apparemment a gagné sur la révolte politisée des ghettos. Mais ce capitalisme noir est tout aussi ancien que les courants révolutionnaires noirs. Dans les années 60, la Motown (une maison de disque) prônait déjà la réussite par l’argent en tentant de séduire à la fois le public noir et le grand public blanc avec des chansons de soul et de R’n’B très accessibles. Le rap de Jay Z exprime la même idée à sa manière : il n’y a rien à attendre, sinon faire un pied de nez aux puissants, en poussant à fond le modèle capitaliste."

"Cette célébration du bandit perdure dans le rap aujourd’hui. Il y a des centaines d’exemples, dans le rap gangsta qui célèbre la vie de voyous, la "thug life". Prenez Rick Ross, un rappeur de Miami, qui dans son titre "B.M.F." joue sur l’ambiguïté des initiales du titre, qui peuvent tout autant dire Blowing Money Fast (jeter l’argent par les fenêtres, flamber) que faire référence à la Black Mafia Family. Dans les paroles, Rick Ross se prend pour Big Meech, le boss de ce cartel de la drogue puissant à la fin du 20e siècle."

Le titre "B.M.F." de Rick Ross, rappeur de Miami : 



Le mac. "Le bandit est donc un véritable archétype de la musique noire, un héros contre-culturel qui s’en tire par la violence, avec cette figure secondaire, qui est celle du maquereau, qui lui s’en tire par la violence sexuelle. C’est le livre de Iceberg Slim, Pimp (1967), qui a fixé les codes du "Pimp cool" pour de nombreux rappeurs. Le Dirty south, un style de rap au son volontairement "très crade", venu du Sud des Etats-Unis, et apparu dans les années 2000, se revendique de cette figure, avec de nombreuses références aux clubs de strip-tease. Les flows sont ralentis ou hurlés. Le groupe 3 6 Mafia originaire de Memphis dans le Tenessee célèbre la figure du hustler, du Pimp, dans son titre : " It’s Hard Out Here For Pimp". Pour ce morceau, ils ont reçu en 2006 l’oscar de la meilleure chanson originale pour le film Hustle and Flow."



L’entrepreneur. "Il est le capitaliste noir, et son but est aussi de reverser l’argent à la communauté. Il réinvestit et par là, apparaît comme la figure du robin des bois. Il donne à la fois fierté, et argent.  La figure la plus ancienne est probablement celle de Booker T. Washington. Dans les années 1880, B. T. Washington était un éducateur célèbre, loin de la figure de l’intellectuel. Il prônait l’émancipation non pas par l’obtention des droits civiques comme le demandait le sociologue W.E.B. Du Bois, mais par le travail et l’enrichissement personnel. Il était controversé parce qu’il disait qu’il fallait encourager les gens à faire de l’argent sans leur mettre trop d’idées dans la tête. Il ne voulait pas former des philosophes, mais des agriculteurs, des femmes de maison, et des entrepreneurs. Mais ce discours était aussi une manière pour lui de s’attirer les fonds des mécènes blancs et donc d’œuvrer pour la communauté. Aujourd’hui, c’est une figure révérée au sein de la communauté noire, le fondateur de la première université pour Noirs, le Tuskegee Institute, dans l’Alabama, alors que l’esclavage n’était aboli que depuis quelques années."

Ainsi, ce qu’on observe aujourd’hui dans le rap, on l’observe en fait depuis 200 ans : une affirmation très identitaire qui prend le contre-pied de la culture mainstream occidentale. Il y a donc un héritage de l’esprit contestataire dans la musique noire actuelle, même dans celle qui paraît la plus influencée par une certaine tendance " ego trip" du hip hop. Même le capitaliste œuvre pour sa communauté. Même le rap le plus mainstream fait partie de la Great Black music. Et les figures archétypales de la musique noire sont toujours célébrées.

GREAT BLACK MUSIC, une exposition à découvrir à partir du 11 mars à la Cité de la Musique à Paris.

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