Les "fansubbers" ou le sous-titrage low cost

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Les "fansubbers" ou le sous-titrage low cost
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SERIES TV - Ces sous-titreurs pirates proposent des traductions express de séries US. Une concurrence déloyale qui fait tiquer les spécialistes.

Les boulimiques de séries sont exigeants. A peine un épisode de leur série favorite est-il diffusé outre-Atlantique qu'ils réclament, à coups de messages indignés sur les forums des sites de téléchargement ou de streaming, sa mise en ligne, avec les sous-titres français s'il vous plaît ! C'est à ce moment là que les sous-titreurs amateurs vont se mettre en action. Une réactivité qui ne rime pas toujours avec qualité. Suivez le guide - et pas besoin de sous-titres...

Qui sont les "fansubbers" ? Les "fansubbers" (contraction de "fan", et de "subtitle", sous-titrer) sont des sous-titreurs amateurs pirates qui travaillent en "team" (en équipe) et proposent des traductions gratuites de séries, en particulier anglo-saxonnes. Leur leitmotiv : la rapidité, proposer aux internautes une traduction seulement quelques heures après la diffusion d'un épisode sur une chaîne étrangère. Pour ces aficionados, le sous-titrage est un hobby, qu’ils "partagent" avec les internautes.

Corollaire du téléchargement illégal, le "fansubbing" (tout aussi illégal, puisqu'il constitue une violation des droits d'auteur) s'est développé au début des années 2000. Car en France, les chaînes françaises sont à la traîne et ont longtemps diffusé les séries un an après leur passage outre-Atlantique.

Dorothée, sous-titreuse amateur. Dorothée est sous-titreuse depuis sept ans sur le site "Subfactory".Elle appartient à un label, "La Fabrique", spécialisé dans des séries comme Game of Thrones, Breaking bad, Girls etc. "La mauvaise qualité de certains sous-titres m’a poussée à savoir comment ça se passait, comment travaillaient les équipes. J’ai cherché, je suis tombée sur deux sites, dont un prêchait pour la qualité. C’est comme ça que je me suis lancée." 

Girls2

Dorothée décrit le parcours d’un sous-titrage pirate, avec la série Girls :  

 • Une fois l'épisode de la série téléchargé (disponible vers 4 heures du matin), je récupère le téléscript, les sous-titres en anglais faits pour les sourds et malentendants.

• Je le nettoie de tout ce qui est inintéressant, des répliques où il n’y a que des "yes", des "no", ou encore des indications utiles pour les malentendants.

• Je répartis les lignes de sous-titres à mon équipe. Donc par exemple pour Girls, les trois sous-titreurs reçoivent à peu près chacun 150 à 250 lignes.

• Mon équipe fait le travail d’adaptation par rapport à des normes, qui sont les mêmes que celles des professionnels.

• Ils vont ensuite se relire les uns les autres. Puis on traque les coquilles et on discute des choix de traduction qui peuvent être améliorés.

Je procède à la relecture finale. Je récupère toutes les parties du sous-titre et effectue une relecture minutieuse qui prend en compte le repérage, l’harmonisation du début à la fin de l’épisode, l’orthographe etc. Je compare cette version finale avec la toute première, on rediscute de la pertinence des modifications.

• Je mets le fichier à disposition des Internautes, gratuitement.

Game of Thrones saison 4

Quand on demande à Dorothée si elle considère faire le même travail que les pros, elle répond qu’ils ont pour eux un cursus scolaire qui les a formés à la pratique. Mais, affirme-t-elle, les "fansubbers" ont la passion pour eux. D’ailleurs, c’est cette passion qui conduisit même certains amateurs de Subfactory à réserver leur tour pour la traduction de Game of Thrones dès qu'ils ont su que la chaîne américaine HBO comptait en faire une adaptation en série TV. C'était en 2007, soit quatre ans avant la diffusion du premier épisode, en avril 2011, sur la chaîne américaine HBO.

Les professionnels, qui estiment impossible de sous-titrer en 24h, s’imposent de travailler seuls ou en binôme sur un épisode, pour respecter une cohérence de ton. Dorothée, elle, ne s’encombre donc pas de ces principes : "Nous sur une "team", (une équipe de sous-titreurs) on va être trois, quatre, parfois dix. Donc effectivement ça n’est pas la même force de travail. Après je suis convaincue que sur des formats courts, c'est-à-dire un 22 minutes avec 450 sous-titres, c’est largement faisable dans la journée, seul." Et pour une série comme Game of Thrones ? "Non, ce serait trop fastidieux ", admet-elle.

Les pros VS la culture du "tout tout de suite".  Sabine de Andria est traductrice professionnelle depuis 15 ans. Elle travaille sur Mad Men, The Walking dead, Brooklyn Nine-Nine et How I met your mother. Elle comprend la demande, mais elle déplore cette culture du "tout tout de suite". Souvent,  assure-t-elle, les sous-titres "sauvages" des séries anglaises ou américaines sont effectués par des gens qui n’ont pas un bon niveau d’anglais. "Il y a plein de choses qui échappent aux sous-titreurs amateurs. Et je pense que les gens qui regardent ces sous-titres là passent à côté de plein de choses." 

Vanessa Azoulay, adaptatrice de sous-titres et de doublage depuis 18 ans, travaille sur Desperate Housewives, sur How I met your mother et sur Newsroom. Et cette professionnelle s’agace aussi de voir que les "fansubbers" ne se mettent pas au niveau, même si certains sites, comme celui de Dorothée, soumettent leurs teams à des normes copiées sur celles que suivent les professionnels. "Moi j’en ai lu des fichiers de sous-titres, parce qu’ils circulent et je n’en ai jamais vu un qui avait la qualité d’un travail professionnel."

Mad men saison 5

Et les utilisateurs, qu'en pensent-ils ? Il y a ceux, comme Alice, 27 ans, qui sont prêts à tout, y compris à s'infliger des sous-titres dont la qualité laisse à désirer. "Moi je suis allée jusqu’à regarder des séries avec un sous-titrage décalé, mais je m’en fichais. Et même parfois, avec deux lignes de sous-titres qui se chevauchent à l’écran : en Chinois et Français. Ce qui comptait, c’était de voir l’épisode !" 

Sophie 38 ans, directrice de communication dans le secteur Hightech et "maniaque des séries", a trouvé la parade. "Pour nous, le sous-titre "sauvage" est un soutien quand les dialogues sont rapides ou quand c’est de l’argot. Donc on ne les lit pas systématiquement mais quand ça m’arrive, j’ai les yeux qui saignent ! Il y a de grosses fautes d’orthographe, Les mêmes personnages se tutoient ou se vouvoient d'une séquence à l'autre, parfois ça sent la traduction Google+ à plein nez. Pour les gens qui comprennent mal l’anglais, les sous-titres en 24h sont très mauvais. Et pire, il y des contre-sens qui rendent l’épisode impossible à suivre. " Le comble ? "Comme les pirates sont toujours les mêmes, explique Sophie, au bout d’un moment on finit par s’habituer à leurs erreurs et on corrige automatiquement…" 

Ian, 27 ans, a l'inverse est exigeant, il veut tout : une traduction correcte, et ce en moins de 24 heures, bien sûr. Alors, découragé par la qualité des sous-titrages amateurs, il a  "carrément renoncé aux sous-titres en français", explique-t-il. Pour moi le vrai passionné, il pousse jusqu’au sous-titres en anglais. Parce qu’il y a des références. The Big Bang theory par exemple : c’est une bande d’ingénieurs qui font des références sciences fiction, jeux vidéos et blagues de geek. Pour une série comme celle la, je pense qu’on y perd forcément."

House of cards saison 2

© Netflix

Odile Manforti, traductrice et adaptatrice de sous-titres depuis une vingtaine d’années, travaille  pour la série House of Cards et son constat là encore, est sans appel : "On fait trop souvent passer ces gens pour des sortes de justiciers de l’audiovisuel ou de Robins des Bois qui donneraient gratuitement ce que d’autres payent. Ils ont certainement des compétences, il ne s’agit pas de dénigrer tout le monde, mais ça doit rester un hobby. La première chose qu’il faut dire c’est que c’est illégal, c’est du vol d’images. On sait bien que les images sont piratées pour que les sous-titres puissent exister."

Face au piratage des séries, les distributeurs s’adaptent. Depuis quelques années, les distributeurs ont bien compris l’intérêt de mettre en place l’offre légale du sous titrage en 24h, ce qu’ils proposent de plus en plus. Mais là encore, bien souvent, la qualité laisse à désirer selon professionnels comme utilisateurs. En France, les professionnels du sous-titrage tentent de lutter contre cette pratique au rabais. Dans leur ligne de mire : la Warner ou la Fox qui, via SDI Media, un laboratoire situé en Californie, adaptent les fictions télé à la va-vite. Des milliers de traducteurs, souvent des étudiants sous-payés, se penchent ainsi sur les scripts en se passant des images.

"Ça ne devrait pas exister mais certains traducteurs travaillent sans l’image, seulement à partir du script, parce qu’on leur impose des conditions financières  et de temps tellement mauvaises, que pour que ce soit rentable, ils sont obligés d’aller au plus vite. Or les scripts ne sont pas toujours fiables, et puis on travaille sur de l’audiovisuel, et par définition… On a besoin de l’image", confie Sabine de Andria.  

D’ailleurs, il semblerait que les Major elles-mêmes en reviennent, selon Vanessa Azoulay : "J’ai traduit les premières saisons de la série How I met your mother en binôme et ensuite, pour des questions de tarifs, la série a été retiré à notre laboratoire et nos services n’ont plus été requis. Mais comme la qualité en a pâti, ils sont revenus et nous avons terminé les trois dernières saisons."