"Il n'y a pas de projet collectif de la nation"

SAISON 2013 - 2014
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Arnaud Montebourg a présenté son projet de loi pour la croissance et le pouvoir d'achat reprenant notamment les réformes proposées dans le rapport Attali de 2008.

Ce matin à 7h15, Europe 1 recevait Jacques Attali, économiste et président du Groupe Planet Finance.

 

Bonjour Jacques Attali.

"Bonjour Monsieur."

Merci d'être notre invité ce matin sur Europe 1. Quand vous entendez Arnaud Montebourg dire qui veut réformer les mécanismes profonds de l'économie, lutter contre les phénomènes de rente, de monopole, vous dites quoi ? "Bravo" ou "Cause toujours, vous n'aurez jamais le courage" ?

"Je ne dis rien de tout ça. Je dis d'abord : "Bienvenue au club, au club de ceux qui tentent de le faire."Il fait partie de ceux qui, dans les divers gouvernements qui se sont succédés depuis lors, reprennent les conclusions du rapport de la commission que j'ai présidée et qui, malheureusement, les reprennent avec beaucoup de retard, puisque ça fait 6 ans que ce rapport a été publié."

2008. Comment vous l'expliquez ? On est en 2014 !

"Eh bien, un manque de courage politique. Monsieur Sarkozy avaient appliqué 20% du rapport et puis, progressivement, s'égrènent toutes les mesures. C'est comme un malade qui, d'abord, entendant l'ordonnance d'un médecin un peu sévère, se déciderait à prendre des médicaments les uns après les autres, en les égrenant. Evidemment, il a beaucoup moins de chance de guérir que s'il avait pris toute l'ordonnance tout de suite. D'ailleurs, nous avions dit, quand nous avions remis le rapport, qu'il fallait appliquer tout, tout de suite. Alors je suis heureux de voir que, progressivement, les réformes que nous avons proposées, s'imposent. Et celles sur les réformes des professions réglementées, qui n'était qu'une petite partie du rapport même si elle a fait beaucoup parler, reste un Everest à gravir. J'espère qu'il le gravira."

Il y a quelques jours, Jacques Attali, vous vous êtes exprimé dans le JDD et vous avez eu des mots particulièrement durs. Je vous lis : "Nos entreprises sont aussi conservatrices que l'Etat, les syndicats, les régions et tous les autres détenteurs de rentes. Trop s'accrochent à leur rente et ce repli a beaucoup abîmé la marque de la France." Ce sont vos mots. Personne ne trouve grâce à vos yeux, aujourd’hui ?

"Il y a des entreprises extraordinairement innovatrices, des syndicats courageux, des hommes politiques qui tentent, quand ils sont maires de ville, de faire des choses. Mais il n'y a pas de projet collectif de la Nation pour faire ce qui serait nécessaire, c'est-à-dire une sorte de Nuit du 4 août, où l'on comprendrait que les rentes sont nuisibles, même à ceux qui en bénéficient, et qu'il faut les laisser de côté pour avancer dans un monde où la protection contre la précarité ne passe pas par la protection des rentes mais par l'innovation et les systèmes de protection sociale. Prenez par exemple la formation professionnelle. La réforme a été un échec parce que, tant le patronat que les syndicats, n'ont pas voulu consacrer une part importante de ces ressources à la protection des chômeurs, qui sont les plus faibles, et ont préféré les consacrer à eux-mêmes. Voilà un exemple de rentes majeures, puisqu'on parle de 32 milliards, qui sont gaspillées."

Vous parlez des professions réglementées. C'est l'éternel débat en France. Il y a plusieurs professions qui mettent en avant la qualité du service, qui se protègent avec ça. Vous l'entendez, cet argument ?

"Oui ! La qualité du service est protégée par des diplômes, elle est difficilement protégeable par des rentes. Les rentes sont, au contraire, une façon de ne pas protéger la qualité du service. Parce que quand on a une rente, on est content, on est tranquille et on a pas de raison de s'améliorer. On l'a bien vu avec les taxis, qui n'ont fait aucun progrès dans la nature de leur service. S'ils n'avaient pas été dans une situation de monopole, il y a longtemps qu'ils se seraient retrouvés dans une situation de s'améliorer. Et s'ils l'avaient fait, il n'y aurait pas eu cette concurrence qui les gêne autant. Donc, les rentes sont une façon de se suicider et non pas de se protéger pour l'avenir."

Vous avez des exemples de professions qui ont été ouvertes avec succès à la concurrence ?

"Il y a bien des professions qui, dans certains pays, ne sont pas dans une situation de rente. Je pense évidemment à tout ce qui tourne autour des professions annexes de la Justice : les professions d'avocat, d'huissier, de notaire, qui gagneraient beaucoup à recevoir des capitaux extérieurs et ainsi se constituer en grande entreprise moderne. Il y a les pharmaciens qui, pour ce qui concerne une partie importante de leurs activités... Dans beaucoup de pays, les consommateurs y gagnent, sans que cela remette en cause la qualité des services quand les produits qui ne sont pas délivrés sur ordonnance peuvent être délivrés librement.  Donc il y a beaucoup de secteurs. En matière de logement, il y a aujourd'hui des rentes insupportables. Dans le secteur des banques aussi."

Ça paraît simple quand on vous écoute, Jacques Attali. Vous qui vous rendez souvent à l'Elysée, que ce soit à l'époque de Nicolas Sarkozy ou François Hollande, on imagine : vous êtes dans le bureau, je suis le président de la République - soyons fous -, vous me dites quoi ?

"Je dis : renversez la table, agissez. Vous êtes impopulaire, mais vous ne le méritez pas par l'ampleur des réformes que vous avez fait. Vous avez trois ans devant vous et c'est le moment de laisser une trace dans l'Histoire de France par l'ampleur des réformes faites et non par une navigation à vue. Je pense que ce message, que je répète ad nauseam au président actuel, est entendu. Et j'ai le sentiment que lui-même a compris que le pays est prêt à entendre des mesures courageuses, parce qu'en son fond, en son tréfonds, il sait qu'il peut mourir et qu'il a besoin d'un chef pour le conduire démocratiquement vers un meilleur avenir."

Très franchement, Jacques Attali, il n'y a pas de lassitude, chez vous, parfois ?

"Non, il n'y a pas de lassitude. D'abord, parce que l'essentiel de ma vie est ailleurs et aussi parce que j'ai le sentiment d'avoir raison, que j'ai des enfants et que j'ai envie que ces enfants aient un avenir meilleur dans notre pays. Je n'abandonnerai jamais, que ce soit à parler à vous, à parler aux hommes politiques, à agir de toutes les façons possibles pour que ce pays, mon pays, soit à la hauteur de ses magnifiques promesses."

Vous pensez aujourd'hui que François Hollande et son ministre de l'Economie Arnaud Montebourg ont une chance de remporter leur pari ?

"Oui, s'ils ont l'entêtement d'affronter une impopularité durable, parce qu'ils sauront que cette impopularité est au servir de la grandeur de la France, qu'ils le vivent profondément en eux-mêmes et qu'ils sauront en convaincre le pays."

Merci beaucoup, Jacques Attali, d'avoir répondu à  nos questions ce matin sur Europe 1.