"Un sentiment d'impuissance pèse sur la fonction de maire"

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L'interview de Thomas Sotto est une chronique de l'émission Europe 1 Matin
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"Avant, le maire construisait, bâtissait. Aujourd'hui, il répare. On est tout le temps dans la solution immédiate à un problème individuel", confie Jean-Marie Darmian.

Jean-Marie Darmian, maire de Créon (Gironde).

Il répondait aux questions de Thomas Sotto.

 

Vous êtes maire depuis 1995, et vous raccrochez. Pourquoi ?

"Je raccroche car un sentiment d'impuissance pèse sur la fonction de maire. Nous sommes le dernier rempart de la proximité. Je connais d'autres mandats où la pression est totalement différente. Député, c'est lever la main, se montrer le mercredi à la télévision. Conseiller général, c'est gérer un département avec une distance très longue des administrés. Le maire est en première ligne, 24h/24, sans forcément les moyens pour répondre aux demandes des administrés."

"Avant, le maire construisait, bâtissait. Aujourd'hui, il répare. On est tout le temps dans la solution immédiate à un problème individuel, des guérisseurs sociaux. Quand l'administré a tout tenté, il va voir le maire : logement, place en maison de retraite... On essaie tout le temps de réparer une société cabossée de tous les côtés."

Les rythmes scolaires se sont fait sans l'avis des petits élus de terrain comme vous ?

"C'était une réforme urbaine. La plupart des textes votés au Parlement émanent d'une vision urbaine de la nation. Les difficultés ne sont pas que financières, elles sont aussi humaines. Sur les rythmes scolaires, ça veut dire trouver des animateurs qualifiés : pas simple à 25 km de Bordeaux ! Contre qui les enseignants protestent ? Ils vont voir le maire qui a mis en place les rythmes scolaires. Même chose pour les parents, au sujet des transports, et les associations privées de ressources... On est un peu le punching-ball des querelles, des préoccupations individuelles ! La situation devient très préoccupante : les gens confondent intérêt personnel et intérêt général. Une vision des choses insupportable pour les maires. Que faire de son enfant le samedi matin à cause des rythmes scolaires ? Ce n'est pas au maire d'y répondre !"

Dominique Voynet raccroche à Montreuil. Elle parle d'un sentiment de "tous pourris", que l'on met tout le monde, maire inclus, dans le même sac...

"C'est une souffrance d'être maire aujourd'hui. Souffrance de cette généralisation de la fonction de maire. Etre maire de Montreuil ou de Créon, pour les gens, c'est pareil ! Il est censé avoir les mêmes moyens de répondre. Dimanche, on m'a appelé trois fois entre 13h et minuit : une dame s'est échappé d'un EPHAD, une personne dort dehors, il faut trouver un abri, un enfant de 5 ans a des convulsions, il faut peut-être l'évacuer en hélicoptère... C'est le quotidien !"

"Ce n'était pas comme ça, avant. Il y avait une prise en charge individuelle beaucoup plus forte des problèmes. Le responsable, c'est l'autre, et c'est l'élu de proximité qui arrive en premier dans le viseur de la responsabilité. On ne va pas voir le député pour un trou dans un trottoir ! 400.000 normes pour la gestion d'une commune ! Sur 28 communes de mon canton, 16 maires arrêtent..."

 

Vous sentez-vous toujours respecté ? Les politiques nationaux ne sont pas très populaires, l'affaire Cahuzac a fait beaucoup de mal... Ça vous retombe sur la figure au niveau local ?

"Terriblement. Il y a une souffrance personnelle, en ce qui me concerne, du "tous pourris". La généralisation de la fonction d'élu devient très préoccupante pour la démocratie. Parmi les 16 maires dont je parlais, la moitié arrête pour des oppositions coalisées mais qui n'ont pas les mêmes intérêts. Le gros problème actuel à 20km de Bordeaux, c'est : '"Allez-vous classer mon terrain en terrain à bâtir ?"

Qu'allez-vous dire à votre successeur ?

"Qu'il ne parte pas sur les mêmes bases que moi, qu'il voie les choses de façon un peu plus lointaine. Qu'il se préserve de cette vampirisation que représente la fonction dans la vie sociale quotidienne"