Syrie : "Une horreur jamais vue"

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L'interview de Thomas Sotto est une chronique de l'émission Europe 1 Matin
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Jacques Bérès, médecin qui voyage régulièrement en Syrie, décrit un chaos inédit jusqu'à aujourd'hui.

Jacques Bérès, chirurgien. Il s’est rendu à plusieurs reprises en mission en Syrie

Ses principales déclarations :

Presque trois ans de guerre, maintenant. Hier, le Comité international de la Croix Rouge a donné le chiffre de 500 000 blessés en Syrie. Vous qui avez vu la situation se dégrader à hauteur d'hommes, ça donne quoi aujourd’hui la situation en Syrie ?

"C'est absolument terrible, ça n'a jamais été vu. C'est très choquant, attristant : sur les possibilités de la communauté internationale, les folies d'un dictateur sanguinaire, sur la nature humaine. Enfin, c'est l'horreur, ces jours-ci. Je n'y suis pas retourné depuis un bout de temps mais j'y étais déjà allé trois fois et en tant que président de France-Démocratie, on est très informé évidemment. C'est épouvantable. Alep ces jours-ci, c'est des bombardements quasi-continus sur des civils sans défense, hier il y a eu plusieurs ambulanciers qui ont été tués en essayant de porter secours à des blessés, c'est affreux."

Certains récits font état de barils explosifs qui seraient lâchés du ciel sur la population...

"Oui, c'est une espèce de bombe artisanale du pauvre. Ça a une puissance de nuisance locale très importante. Les lignes de front sont très proches les unes des autres, on ne peut pas prendre le risque de tirer un missile qui irait trop loin dans la destruction parce qu'on risquerait de toucher les siens. Alors, le régime de Bachar el Assad a trouvé ça, ces barils remplis de clous, de ferraille, et aussi de substance incendiaire."

On parle évidemment des blessés au combat, mais on imagine que les maladies plus classiques, celles qu'on a en Syrie comme en France : cancers, grippe... Comment on fait pour soigner ces maladies là au quotidien ?

"C'est très difficile pour pas dire impossible, d'autant que l'un des crimes contre l'humanité du régime de Bachar el Assad a consisté  depuis le début de l'année 2012 à détruire systématiquement les pharmacies que les troupes pouvaient rencontrer. Mais les détruire complètement : plus un comprimé, plus rien. Alors toutes les maladies pour lesquelles les gens ont besoin régulièrement de médicaments, on a les plus grandes difficultés à les soigner."

23 millions d'habitants en Syrie, dont plus de 7 millions qui sont réfugiés ou déplacés à l'intérieur même du pays. On sait que les Nations unies vont se réunir le 22 janvier prochain pour une conférence de paix. Qu'est-ce que vous espérez d'un tel rendez-vous ? Une conférence de paix des Nations unies, ça paraît un peu vain, non ?

"Oui, enfin il faut jouer cette carte comme si on y croyait, de toute façon. On n'a pas le choix. La diplomatie garde ses droits. Malheureusement, la diplomatie occidentale a été très très faiblarde, sinon ridicule, et on en paiera le prix un de ces jours. Mais il faut jouer Genève 2, les conférences de paix. Le problème, c'est que la Russie n'a même pas la même interprétation de Genève 1. Ils prétendent qu'ils ne sont pas sûrs que Bachar doit être écarté du pouvoir, que ce n'est pas clairement dit dans Genève 1 alors que... Voilà, on parle d'une autorité de transition qui a les pleins pouvoirs et sans Bachar el Assad, le tyran sanguinaire."

Il y a aussi les djihadistes. Vous les avez rencontrés, vous. On sent une méfiance de la part de plusieurs chancelleries à l'égard de ce qui se passe sur le terrain.

"Maintenant, ils ont raison, malheureusement. Mais c'est un fantasme occidental, une prédiction qui n'avait pas lieu d'être au début 2012, mais qui est devenue vraie depuis. Maintenant, une bonne partie des combattants sont des djihadistes qui viennent d'un peu partout : des Syriens, mais aussi pas mal d'étrangers, des Français, des Anglais. Il y en a des centaines, quelques milliers au total, et ils n'hésitent pas à attaquer des éléments de l'armée syrienne libre, qui n'est pas djihadiste. D'autre part, certains éléments de l'ASL rejoignent les rangs des  djihadistes parce qu'ils sont mieux armés et y perçoivent une somme. Ce qui, sans être djihadiste, est mieux pour combattre. Mais c'est un énorme problème :  avant, on avait les assassins du côté de Bachar et les victimes de l'autre. Maintenant c'est beaucoup plus compliqué."

Il y a trois fronts, finalement.

"Oui."

Jacques Bérès, j'ai une question un peu plus personnelle. On a appris il y a quelques jours la mort d'un médecin britannique dans une prison syrienne. Il faisait la même chose que vous. Vous 'avez pas peur aujourd'hui pour votre sécurité ?

"Oui, enfin là, de Paris, j'ai pas peur du tout. Si j'y retourne, et je veux y retourner, ne serait-ce que pour essayer de porter assistance à mon ami journaliste Nicolas Hénin qui est détenu depuis maintenant 6 mois. C'est un homme tout à fait courageux mais ce doit être des conditions épouvantables, et j'aimerais beaucoup, parce que j'ai des liens personnels forts avec lui, y aller. Mais c'est incroyablement dangereux et compliqué. En plus, on peut être trahi, vendu par des fixeurs."

 

Pour bien comprendre, vous vous êtes proposés dans une tribune pour aller voir Nicolas Hénin, pour soigner les gens qui le retiennent actuellement, en proposant comme monnaie d'échange vos soins contre sa liberté.

"C'est ça. Ça pouvait pas être une échange d'otage, puisqu'on voulait pas une seconde donner l'impression de justifier la prise d'otage. Donc, c'était pas otage volontaire contre otage de force mais une prestation de service chirurgical contre la libération de Nicolas. Maintenant, il n'y a eu aucune réponse de la part des djihadistes, ce qui donne une idée de la façon dont ils considèrent la vie de leurs propres troupes."

Vous parliez de Nicolas Hénin, on pense aussi à Pierre Torres et, à Europe 1, à nos camarades Didier François et Edouard Elias, retenus en otage depuis plus de 6 mois. Vous retournerez en Syrie, Jacques Bérès ? Vous y allez clandestinement, pour être très clair.

"Bien sûr, obligé. C'est un peu compliqué maintenant parce que j'ai été pris une fois sur la frontière turque avec un très bon fixeur, qui n'a pas trahi du tout. Il a eu droit à trois jours d'interrogatoire, moi à seulement 20 heures. Il a fait l'objet d'un très bel article dans Libération, de Luc Mathieu, il y a quelques jours. Un article très complet, très triste sur ce garçon tout jeune, qui a une ligne de conduite vraiment impeccable."