Père Pedro : "L'effort, le combat et vivre en équipe"

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L'interview de Thomas Sotto est une chronique de l'émission Europe 1 Matin
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Religieux et fan de foot, le père Pedro raconte sa foi, la religion du foot et sa lutte contre la pauvreté.

Ce matin à 7h45, Europe 1 recevait le père Pedro, fondateur d'Akamasoa, association humanitaire malgache pour venir en aide aux plus démunis.

Voici ses principales déclarations :

 

Bonjour Père Pedro. De passage à Paris, vous vivez à Madagascar. On va prendre le temps tout à l'heure de décrire ce que vous y faites, ce qui vous a quand même valu d'être proposé pour le Nobel de la paix. Ce n'est pas rien...

"Oui, merci..."

Avant ça, parlons de foot. Vous êtes supporter de l'équipe d'Argentine, c'est votre pays. Ça vous fait quoi de savoir que votre pays est en finale de la Coupe du monde au Brésil ?

"Tout d'abord, vous m'avez présenté comme un fan de foot. Je le suis, mais je suis avant tout un fan de la lutte contre la pauvreté. Cela fait 40 ans que je suis à Madagascar. Le foot, c'est la religion, un peu comme on dit en Argentine. Dès que j'ai commencé à marcher, j'ai commencé à jouer au foot. Jusqu'à mon âge, je m'entraînais le dimanche, je faisais des buts à 30 mètres. Gauche, droite, comme vous voulez !"

Ça ne vous gêne pas qu'on compare si souvent le foot à la religion? C'est quand même pas la même chose...

"La foi que j'ai en Dieu et en Jésus, c'est pas de la religion, c'est quelque chose de très profond. La religion, ce sont des rites, des cultes... Tout l'extérieur. Moi je crois à une personne qui a aimé tous les êtres humains sur Terre. C'est ça, ma foi. La religion, c'est extérieur. On dit tant de choses, de la foi, de l'Eglise, mais moi je vis le message d'une personne, c'est l'amour."

A Madagascar, vous vivez parmi les pauvres, vous avez même réussi à créer une ville au milieu, quasiment à partir de rien. Comment vous vivez ce décalage hallucinant entre le football business, les sommes colossales qui sont dépensées, et votre vie à vous, votre réalité au quotidien ?

"Très mal, très mal. Et des fois, je suis révolté. Parce que j'aime le football, on en fait beaucoup à Madagascar, nous avons créé un stade près de la décharge un petit Maracana. C'est peut-être le 3e plus beau stade de Tana. Parce qu'on arrache des enfants à la rue. Pour les filles, on a fait du basket, pour les garçons, on a fait le football, aussi le rugby, l'athlétisme. Mais aujourd'hui, on voit que le football est une affaire d'argent, rien que d'argent. J'ai mal, quelque fois, rien qu'à regarder les matchs, aujourd'hui. Parce qu'il y a plus de passes en arrière qu'en avant. Et le football, je voudrais bien que  quelqu'un essaie combien il y a de passes en arrière dans un match. C'est un peu le reflet de notre société. Au lieu d'aller de l'avant, on stagne, on n'hésite. Je n'aime pas ce foot où il y a de la spéculation. On préfère ne pas risquer, passer la balle à son copain à l'arrière..."

C'est quoi les valeurs que doit véhiculer le football, selon vous ?

"L'effort, être et vivre en équipe, faire des choses. Quand on marque un but, c'est en équipe qu'on le fait. Je me souviens, quand je marquais un but, que je sautais sur mes frères malgaches... Première fois qu'on voyait un Blanc fêter le but avec les gens du pays. Et bon, vous donnez des coups, vous recevez aussi, c'est le foot. Mais j'ai toujours joué en tant que prêtre à Madagascar. Mes meilleurs amis, c'était les gens du sport !"

Père Pedro, quand vous voyez, pendant la Coupe du monde, des gens qui se signent, prient, regardent en l'air, regardent Dieu... Moi, j'ai tendance à penser que Dieu, s'il existe, a autre chose à faire que de s'occuper d'un match de foot.

"Mais exactement. Dieu, il est pour le meilleur. Dans le foot, il n'y a pas de logique, il faut beaucoup de chance..."

C'est un peu disproportionné, non ?

"Exactement. Dieu ne se mêle pas de ça..."

Dieu est neutre en football, c'est ça ?

"Oui ! Quand j'étais jeune, je priais pour que mon équipe gagne, et l'Argentine perdait... Mais j'ai continué à croire en Dieu quand même."

Il y a une star mondiale en Argentine, c'est Lionel Messi. Le bien nommé, diront certains. Il est aussi important que Dieu, pour les Argentins ?

"J'espère pas. Messi est un peu endormi dans ce Mondial. Pour l'instant, il est pas trop réveillé. A Barcelone, tout le monde joue pour lui. Messi rappelle que le foot, ce n'est pas que courir. Mais c'est aussi réfléchir, esquiver, tromper l'adversaire dans les règles. Moi j'aime tromper l'autre, mais dans le foot, avec des règles et un arbitre. Mais pas dans la vie."

Père Pedro, le pape François est argentin, comme vous. Vous avez déjà parlé foot, ensemble ?

"Non, non, je l'ai vu au 3e jour de son pontificat. Mais il était tellement pâle... Il devait sentir le poids de ses responsabilités. Je lui ai seulement demandé sa bénédiction. Comme Argentins, on aime le football, mais le bon football. Et l'actuelle équipe argentine, les joueurs qui la composent jouent quasiment tous en Europe. C'est pour ça que ça joue passe en arrière."

Père Pedro, vous êtes actuellement de passage en France. Je rappelle que vous vivez à Madagascar. En France, on nous dit souvent que c'est la crise. Les gens se plaignent, disent que c'est difficile. Comment nous voyez-vous, de Madagascar ?

"Oh là là, oh là là... Quelle richesse vous avez ici ! Vous nagez dans la richesse et l'opulence, dans la société de consommation. Si vous dites que vous êtes en crise, inventez un nom pour nous dire ce qu'il se passe à Madagascar et l'Afrique. Inventez un autre mot."

La vraie crise est chez vous.

"La vraie crise est chez nous. Combien de fois est-ce un événement lorsqu'un enfant peut manger plus d'une fois par jour ? Je suis venu pendant un mois et demi. J'ai sillonné l'Europe. Je suis allé en Nouvelle-Calédonie, où des frères m'ont reçu à bras ouverts, ils ont fait une quête comme on en avait jamais fait dans cette région-là. Quand les gens savent qu'ils donnent pour les enfants, pour les pauvres, aucun ne se dérobe pour participer. Le problème, c'est que les gens sont souvent trompés, et que l'argent n'arrive pas. Moi, je n'ai qu'une chose à dire : on ne peut pas tolérer cette pauvreté en Afrique, à Madagascar. Je dirais aux Nations unies de donner un carton jaune à tous les gouvernements qui ont accédé démocratiquement au pouvoir et qui ne font rien pour leurs habitants. Un carton jaune, puis un carton rouge. Il faut se réveiller, ces gens qui ont pris le pouvoir. On ne prend pas le pouvoir pour soi-même, on le prend pour être les garants de la justice. Et des plus pauvres, surtout. A Madagascar, aujourd'hui, la Banque mondiale dit que 92% des Malgaches vivent avec moins d'1,5 dollar par jour. On ne peut pas vivre avec cette somme-là. l'essence est plus chère qu'en France, les médicaments, les matériaux de construction aussi. Il n'y a que les légumes qui sont meilleurs marché. Voilà, moi, je combats cette injustice. Les Nations unies doivent s'engager davantage. Il y a beaucoup de prestations. Mais c'est extérieur. Il n'y a pas de conviction. Ils ont créé les huit objectifs pour le millénaire. Ça finit l'année prochaine. Nous n'avons pas éradiqué la pauvreté comme ils l'avaient souhaité. Parce que ça n'intéresse pas assez de monde ! L'éducation des enfants, l'égalité des sexes, la santé maternelle... Il y a combien de femmes qui meurent encore surtout à l'accouchement en Afrique ? Ce sont des injustices qui crient au ciel. Il faut réagir."