Nora Fraisse : "Aujourd'hui, les bons élèves sont stigmatisés"

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L'interview de Thomas Sotto est une chronique de l'émission Europe 1 Matin
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"Quand à 14 ans, on pousse délibérément quelqu'un au suicide, on se met face à ses responsabilités.", explique Nora Fraisse.

Nora Fraisse, mère de Marion, victime de harcèlement scolaire qui a mis fin à ses jours le 13 février 2013

Le 13 février dernier, votre fille Marion, 13 ans, s'est pendue chez vous. Et ce matin, vous avez décidé de parler pour que Marion ne soit pas morte pour rien. Je vous remercie d'être là car c'est évidemment une épreuve pour vous. Marion vous a laissé une lettre pour expliquer son geste. Que disait-elle, cette lettre ?

"Elle disait que sa vie a dérapé, a basculé. Personne ne l'a compris. Elle décrit les principales insultes, les principales menaces. Elle donne les noms des principaux harceleurs. Elle garde cette douceur et cette sensibilité qui la caractérisaient. Elle trouve les mots juste, les mots doux, malgré sa souffrance. Et elle nous dit adieu. Et elle remercie, elle dit : "Merci pour ceux qui m'aimaient pour ce que je suis et non pas ce que je ne suis pas." "

Ils consistaient en quoi, ces faits de harcèlement dont vous parlez et dont parlait Marion ?

"Marion, en 6e, avait été embêtée. Mais à l'époque, en 6e et en 5e dans ce même collège, il y avait un principal-adjoint, qui prenait la mesure des faits, qui était très vigilant sur les violences verbales, les violences physiques. Je passais un coup de fil, je mettais un mot dans le cahier de correspondance et le lendemain c'était réglé. En 4e, nouveau principal adjoint et là, tout a basculé. Dès les premiers jours, Marion, quand on a vu la liste des élèves, on a eu très peur."

Et vous savez pourquoi ces élèves s'en prenaient à elle, spécifiquement ?

"Marion était embêtée à la fois par des élèves de 5e, de 4e et principalement des élèves de sa classe de 4e, qui s'en sont pris à d'autres. Une jeune fille, qui a été prise à partie à plusieurs reprises, qui a été bloquée dans les vestiaires également, avec un briquet et un déodorant en lui disant : "On va faire de toi un chalumeau." Son ex petit ami a été battu, mis à terre avec une photo sur Facebook. Alors, ce sont les témoignages que j'ai recueilli, mais sur 600 élèves, bien d'autres doivent subir la même chose, puisque 15% des élèves se disent harcelés et ne le disent pas."

Ça, ce sont les chiffres de l'Education nationale.

"Absolument. Et 40% des bons élèves s'en plaignent. Marion faisait partie des très bons élèves, elle était brillante. Aujourd'hui, les bons élèves sont stigmatisés."

Tout à l'heure, vous allez déposer un plainte contre X. Pourquoi ? Quel est le but de cette démarche ?

"Il s'agit pas d'une plainte contre X, hein. Nous nous constituons partie civile avec Me Paire pour violences, homicide involontaire, non-assistance à personne en danger. Et là, nous demandons la nomination d'un juge d'instruction pour faire toute la lumière sur ce qui s'est passé parce que nous avons, du fait de notre enquête personnelle, trouvé des preuves accablantes contre le collège, démontrant un grave dysfonctionnement, et nous portons plainte contre les élèves qui sont nommés dans la lettre."

Vous allez aussi remettre au ministre de l'Education Vincent Peillon. Vous lui avez déjà écrit en septembre, vous n'avez pas eu de réponse.

"Non, nous lui avons écrit en février. Une réponse nous présentant leurs condoléances, François Hollande et Vincent Peillon et qu'ils allaient nous aider à faire toute la lumière et qu'ils allaient agir en toute transparence à notre égard. Nous avons réécrit en mars, nous avons réécrit en juin, nous avons réécrit le 9 septembre. Et aujourd'hui encore, aucune réponse.Nous avons appris par la presse qu'une enquête administrative a été diligentée et que le rapport a été rendu au rectorat. Nous demandons cette enquête depuis des mois, nous ne l'avons toujours pas."

On entend et on comprend votre douleur, Madame. Pourquoi vous décidez de parler aujourd’hui ? Quel est le sens de votre démarche ?

"Pour Marion, d'abord. Parce que ce drame aurait pu être évité, malgré tout l'amour qu'on lui portait, toute la protection qu'on lui a apporté. S'ils nous avaient simplement appelé en nous disant : "Votre fille se fait insulter, est seule dans les couloirs. Votre fille a changé de comportement. Votre fille a été prise à partie très violemment la veille de son décès par tout un groupe, devant le cour du professeur principal." Prise à partie dans la cour du collège, les surveillants étaient là."

Elle ne vous en avez pas parlé à vous, de ça ?

"Elle m'a appelé, elle s'était réfugiée aux toilettes, en me disant : "Je ne vais pas bien, il faut que je rentre." Elle a eu des vraies menaces de mort. Elle était attendue le lendemain au collège. Elle était attendue au collège par les harceleurs. Pour lui faire la peau. Et puis, cette démarche, c'est aussi pour les autres enfants, les enfants qu'on connaît. Et puis c'est très difficile de faire face à ce silence, à ce mépris de l'Education nationale. Je peux vous dire aujourd'hui : 9 mois après le décès de Marion, aucun enseignant n'a pris contact avec nous. Aucun n'a donné un mot de condoléances."

Est-ce que vous, vous culpabilisez ? Est-ce que vous vous en voulez de quelque chose ?

"Mais bien sûr... En tant que parent, on se dit qu'on a raté sa vie. Bien sûr qu'on culpabilise. On a pris perpète ! Et moi, je dis aux enfants qui nous écoutent : si vous avez peur, dites-le. Si vous ne voulez plus aller à l'école, n'y allez plus ! Il vaut mieux rater une année d'école que rater sa vie. Et moi, je dis quelque chose de très important également, c'est vis-à-vis des harceleurs. Je veux dire aux harceleurs : ce que vous avez fait est intolérable, inadmissible et inexcusable. Ça doit être sanctionné de manière très sévère. Il n'y a pas d'excuse de minorité. Quand à 14 ans, délibérément, on pousse quelqu'un au suicide, quand on l'anéantit, quand on lui fait perdre l'estime de soi, et bien à un moment, on se met face à ses responsabilités. Comme nous, on est face à nos responsabilités, comme les parents de ces harceleurs doivent prendre leurs responsabilités. Il faut donner un signal fort aux harceleurs que ce qu'ils ont fait est sanctionnable par la loi. Et sera sanctionné, j'en suis certaine."