"Le juré va faire l'expérience de la vision de la souffrance extrême"

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L'interview de Thomas Sotto est une chronique de l'émission Europe 1 Matin
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"Tout le monde souffre dans une cour d'Assises, dans un prétoire. Moi j'ai souffert presque tout le temps", raconte l'ancien juré Pierre-Marie Abadie.

Pierre-Marie Abadie, ancien juré d’Assises

Ses principales déclarations :

 

Le député centriste Yannick Favennec doit interpeller la Garde des Sceaux, il souhaite que les jurés soient suivis psychologiquement... Quand avez-vous été tiré au sort pour être juré ?

"Il y a 7 ans. J'ai reçu comme beaucoup de gens une première lettre disant que j'avais été sélectionné pour être juré d'assises. Ceux qui comme moi reçoivent cette lettre pensent qu'ils vont être juré. En vérité, il y a encore quatre tirages de sort."

"On part de la satisfaction - vous avez été sélectionné pour être juré, exercer un pouvoir, il y a une flatterie de l'égo - et d'un coup vous êtes soumis un doute. On se dit : "Je ne suis pas formé pour exercer ce pouvoir, je ne vais pas savoir, j'ai vu des tas de procès à la télé, au cinéma, mais que se passe-t-il en vrai ?" Satisfaction, doute et peur vous animent."

 

Il n'y a aucune formation ?

"J'ai eu une heure de formation. Un vague CD ficelé par le ministère de la Justice, à vocation dite pédagogique mais qui n'apprend rien sur le rite auquel vous allez assistez."

3 viols, un meurtre : au cours de ces procès, vous avez eu à voir des photos de scène de crime, des résultats d'autopsie...

"Le juré va faire l'expérience de la vision de la souffrance extrême. Tout le monde souffre dans une cour d'Assises, dans un prétoire. Moi j'ai souffert presque tout le temps : j'ai vu le spectacle de la souffrance humaine, surtout quand on a mis à nu l'accusé, qu'on l'a déshabillé dans sa personnalité. C'est l'expert médico-psychologique qui le fait : on fouille dans la vie de cet être qui est là, essayer de savoir ce qui, dans ses relations personnelles, sentimentales, sexuelles, peut expliquer l'attitude qu'il a eu lors des faits incriminés. Il y a beaucoup de mots crus, de cris, dans une salle d'Assises. C'est la femme qui apprend les circonstances de la pédophilie de son mari ; la fille qui apprend que sa mère ne l'a jamais aimée ; le père qui apprend tous les reproches de son fils... La cour d'Assises est une mise à nu."

Ces moments-là sont plus difficiles à vivre qu'un rapport d'autopsie ou des photos de scène de crime ?

"Elles sont très difficiles à vivre aussi. On vous passe photos, vidéos, elles sont très souvent insoutenables : beaucoup de jurés m'ont avoué, moi le premier, avoir fermé les yeux devant certains documents. Quand vous voyez un corps tronçonné, décapité : c'est insoutenable. Je le reconnais, j'ai fermé les yeux. Je me suis simplement dit attention : dans ton jugement plus tard, fais attention à l'émotionnel, essaie d'avoir en tête un peu ces photos, mais pas que ça."

Que pensez-vous de la proposition de loi du député centriste Favennec ? Vous auriez aimé avoir un soutien psychologique ? Un psychologue, un psychiatre pour vous aider à encaisser tout ça ?

"Pendant les procès, ça me semble difficile à mettre en place. Pour des tas de raisons : le juré est en vase clos, il faudrait le briser un peu, ça poserait des problèmes matériels. Mais je le réclame haut et fort pour l'après-procès : le juré est victime d'un choc traumatique. Oui, vraiment ! Il est témoin des souffrances dont on a parlé, et il a exercé un pouvoir terrifiant, celui de juger. L'exercer est très difficile."

A la fin de cette session d'assises, vous vous êtes retrouvé dans un état second à la sortie du tribunal... Vous dites que vous étiez incapable de prendre votre voiture...

"Oui, j'étais dans un état second et dans un moment de solitude extrême. J'ai vu les grilles du Palais se refermer. Et, pour l'anecdote, j'ai eu envie d'enlever un vêtement. L'avocat, quand il a fini de plaider, il enlève sa robe, le magistrat aussi. Le juré, quand il se retrouve seul, il a envie de se dessaisir du vêtement qui accompagnait les pouvoirs qui lui étaient donnés. C'est un moment de grande solitude : il a vécu un phénomène de groupe très fort avec les autres jurés, et il va retrouver un environnement familial qui forcément n'a rien vécu de cela. Je n'ai rien pu raconter, j'étais dans un mutisme, un autisme total. Seuls peuvent partager les autres jurés : mais quand la grille se referme, ils se dispersent. On échange bien quelques adresses, numéros, en promettant de se revoir, mais on sait très bien que la vie est ainsi faite qu'on ne se revoit pas. C'est un moment très difficile."