José Anigo : "À Marseille, les gens en ont vraiment marre"

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L'interview de Thomas Sotto est une chronique de l'émission Europe 1 Matin
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En début de semaine, un homme a été abattu sur l'autoroute A7 près de Marseille. Un règlement de comptes qui exaspère José Anigo, qui a perdu son fils l'année dernière. 

Ce matin à 7h45, Europe 1 recevait José Anigo, directeur sportif de l’Olympique de Marseille et entraîneur par intérim du club.

Ses déclarations :

 

Marseille, c'est votre ville. Qu'est-ce qui s'y passe ? Comment expliquez-vous ce déchaînement de violence ?

"Je pense qu'à Marseille la violence a quand même toujours existé. Elle est montée d'un degré, de plusieurs degrés même, depuis quelques années sans que finalement les gens se rendent compte de la folie qui existait, qui existe aujourd'hui : le passage à l'acte est devenu quelque chose de banal pour ces jeunes-là. C'est cette banalité qu'il faut chasser."

Pourquoi c'est devenu banal ? Pourquoi se tue-t-on aussi facilement à Marseille ?

 

"Je pense d'abord qu'à Marseille plus qu'ailleurs il y a une circulation des armes qui est plus importante, une facilité impressionnante à avoir des armes. Vous voyez bien qu'un jeune qui meurt meurt la plupart du temps avec des armes de guerre. Il y a je pense un vrai combat pour la police là-dedans. Le passage à l'acte est devenu une banalité parce qu'aujourd'hui ces jeunes sont maintenant habitués à tuer pour tout et n'importe quoi."

Ce qui se réglait à la baston se règle aujourd’hui à la kalachnikov ?

"Exactement, et c'est dommage car c'est une ville magnifique, où tout le monde se bat pour la rendre encore plus belle... Mais c'est très compliqué."

 

Vous avez grandi dans les quartiers nord : vous reconnaissez votre ville ? Elle vous fait peur ?

 

"Non, elle ne me fait pas peur même si elle m'a pris un de mes enfants... Elle ne me fait pas peur : je suis un peu comme tout le monde, je vis, on vit dans une ville différente. Ce qui se passe aujourd'hui se passe dans des cités, et encore, même pas dans des cités : ce sont des jeunes des cités qui règlent leurs comptes un peu n'importe où, n'importe comment. Certainement ça a commencé par l'attrait d'argent et la drogue... La quantité de drogue qui circule dans nos cités... Et puis derrière ça, ça a pris une ampleur énorme. Mais la vie à Marseille continue à se faire presque normalement, c'est ça qui est terrible. Pendant 48h, tout le monde voit ce qui s'est passé, est choqué, mais après la vie suit son cours, ça repart, on passe à autre chose."

Vous avez parlé de la drogue : si elle est le cœur du problème, c'est une question de moyens ? Il faut plus de flics ?

"Plus de flics, je ne sais pas, mais vous venez de le dire : il faut mettre plus de moyens ! Il faut que ça s'arrête. Ce que ces jeunes ne comprennent pas c'est que, quand ils tuent une personne, ils tuent une famille entière. Pas une seule personne mais tout ce qui va avec : on ne se remet pas.... Ces jeunes qui meurent ont moins de 30 ans, c'est terrible pour les familles qui subissent ça, ils ne se rendent pas compte qu'ils font un mal énorme, pas seulement à la personne à qui ils ont ôté la vie. Ils détruisent des familles entières. A Marseille, nous avons besoin de moyens, de force, pour arrêter tout ça : les gens en ont vraiment marre ici."

Samia Ghali a suggéré d'envoyer l'armée. Ca collera, dans le Marseille que vous connaissez ?

"Non, ça ne collera pas, au contraire. Je pense que ça peut créer d'autres problèmes plus importants. Mais par contre, on peut se servir de certaines choses : les jeunes, les très jeunes qu'on envoie en prison, je parle des mineurs, est-ce la bonne solution ? N'a-t-on pas intérêt à se servir de l'armée pour ce qui existait avant, les construire avec des militaires ? Ce sont des jeunes qui n'ont aucune structure, ils ne vont pas à l'école, ou n'y ont pas été beaucoup. Ils ont des structures familiales éclatées, donc c'est très compliqué pour eux. Ce sont des jeunes qui ont besoin d'accompagnement... Les mettre en prison, c'est les mettre dans un centre de formation de la délinquance. Je parle pour les plus jeunes."

 

L'école, les parents, ont une responsabilité dans ce qui se passe aujourd'hui ?

"Bien sûr que les parents ont une responsabilité. Je vous dis pourquoi, et je le pense pour moi déjà : quand on perd un enfant... Parce qu'on ne perd pas un enfant comme ça... Je vais me servir du parcours de mon enfant : il y a des problèmes familiaux, des problèmes de divorce ou des familles monoparentales ou éclatées, des gamins qui subissent ce contrecoup. Se retrouvent dans une seconde famille qui est la rue : la rue bouffe ses gosses ! On les perd entre 11 et 13 ans, et le chemin se fait..."

Vous vous engagez. Sous quelle forme ?

"On essaie de créer quelque chose qui s'appelle Urban Factory. Une goutte d'eau dans un océan mais on essaie de le faire, on veut essayer de le faire : on a laissé passer les élections municipales. Ce qu’on veut, c’est le sport, le soutien scolaire, la culture. Pas forcément le foot mais le sport dans son ensemble : ça peut être des sports de combat. Quand on fait du judo, de la boxe, on apprend aux gamins à respecter l'adversaire plus qu'autre chose. Il y a de la culture, il peut y avoir du théâtre, de la chanson : plein de gens veulent nous aider, motivés parce que cette ville mérite bien qu'on fasse quelque chose pour ses enfants."

L'OM va vous aider ? Il sera derrière vous ?

"Oui, j'en ai parlé avec Vincent Labrune il y a quelques mois : le club a accepté de jouer son rôle social. Ce n'est pas qu'une machine à fric qui paie des joueurs : l'OM a un rôle important, c'est le cœur de cette ville, les gens se retrouvent au Vélodrome. Le club doit aider et rendre à cette ville ce que cette ville lui donne."

Personne ne vous en voudrait de vouloir passer à autre chose, de vous résigner...

"Bien sûr ! Après, c'est personnel. J'ai compris ça, c'est paradoxal, on attend toujours qu'il vous arrive quelque chose pour créer malheureusement une structure pour aider ces gamins. Avant, je faisais comme les autres : je regardais la presse, je la fermais, je me disais que ce n'était pas possible, mais je ne faisais rien. Je n'en veux à personne : on est tous pareils. Là, j'ai été frappé de plein fouet : je me suis dit "Qu'est-ce que je peux faire ?" C'est pas grand-chose, mais le peu qu'on sortira de la rue, ce sera toujours ça de gagné pour nous."