Hessy Taft : "Quand je vois cette photo, je ressens de la revanche et de la satisfaction"

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L'interview de Thomas Sotto est une chronique de l'émission Europe 1 Matin
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Les Nazis avaient choisi la photographie d'un bébé juif comme symbole de la race aryenne.

Ce matin à 7h45, Europe 1 recevait Hessy Taft, petite fille juive surnommé le « parfait bébé aryen » dans les années 30, qui apparaissait sur les affiches de propagande nazie.

Voici ses déclarations :

 

Bonjour Hessy Taft

"Bonjour Monsieur"

Merci, Madame, d'avoir accepté notre invitation ce matin sur Europe 1. Votre histoire est absolument incroyable, on va prendre le temps de la raconter.  Elle appartient finalement à la grande Histoire. Juste avant de commencer, j'imagine qu'il se passe plein de choses dans votre tête, ces dernières semaines.

"Oui, absolument. Dans un sens, je suis une personne très privée. Et le fait que ce soit publié partout, ça m'a choqué un peu. Mais évidemment, je suis bien contente que cette histoire soit connue, parce que ça me donne de la satisfaction, dans un sens, une espèce de revanche, qui montre comment les nazis étaient ridicules, et leur théorie encore plus."

Cette histoire commence donc en 1935 à Berlin. Votre maman veut prendre une photo de vous. Elle va voir un photographe qui prend cette photo. Sauf que cette photo, quelques semaines plus tard, se retrouve à la une d'un magazine nazi.

"Voilà, tout à fait. C'était un des meilleurs photographes de Berlin. Il était très connu. Il a pris la photo, que mes parents ont mis sur le piano, à l'appartement. J'ai la photo, elle est encore là, dans mon appartement."

Vous êtes un joli bébé, d'ailleurs, à l'époque.

"Merci ! Alors oui, en fait, un jour, la femme de ménage a raconté à ma mère, lui disant : "Dites, j'ai vu votre fille sur la couverture du magazine nazi." Ma mère se dit : "Non, c'est pas possible." Alors, mes parents étaient choqués et en plus, ils avaient peur."

Oui, juste une précision. Vous êtes un bébé à la une d'un magazine nazi, sauf que vous êtes juive.

"Oui, voilà."

Que s'est-il passé ? Votre mère retourne voir le photographe ? Comment explique-t-il ce qu'il s'est passé ?

"Eh bien justement, elle lui demande ce qu'il s'est passé. Que peut-il lui dire ? Dans un premier temps, il ferme la porte, les rideaux, l'emmène dans une petite chambre derrière son studio et lui explique que le département de propagande allemand de l'époque, qui était dirigé par Goebbels, avait décidé de lancer un concours de petits bébés, de beaux bébés, pour montrer la pureté de la race aryenne. Et ils ont demandé aux 10 meilleurs photographes de l'Allemagne entière de leur proposer leurs 10 meilleures photos. Et le photographe explique à ma mère : "J'ai glissé celle de votre petite fille parmi les photos". Ma mère lui répond : "Mais vous savez très bien que nous sommes juifs." Et lui reprend : "Oui, je suis au courant, mais je voulais me permettre le plaisir de cette blague.""

 

Ce qui veut dire que les nazis ont lancé un concours photo de bébés qui symbolisaient le plus la race aryenne et que, sans le savoir, ils ont choisi un bébé juif, vous.

"Voilà, tout à fait. Evidemment, beaucoup de gens m'ont dit que je n'étais pas blonde, que je n'avais pas les yeux bleus... Mais je disais : "Hitler non plus !" "

A ce moment, vos parents vont prendre peur en vous voyant à la une de ce magazine. Ils ont peur de quoi ? Que les nazis les retrouvent ?

"D'abord, qu'ils me reconnaissent dans la rue. D'abord, il faut dire que, dans tous les magasins de vêtements de bébé, cette photo est en vitrine, comme pour dire : "Achetez de beaux vêtements pour votre beau bébé". Evidemment, mes parents avaient peur que quelqu'un me reconnaisse. Pour aller me promener dans un parc ou dans la rue, c'était dangereux."

Vous allez quitter l'Allemagne, vous allez passer par plusieurs pays, pour finalement vous installer aux Etats-Unis. Quand vous racontent-ils cette histoire ?

"Je l'ai connue tout de suite. Mais il était très fortement indiqué que je ne devrais jamais en parler."

Pourquoi ?

"Pour mes parents, en temps de guerre, c'était très dangereux. Mais même après la guerre, mon père avait l'idée que les juifs devaient se comporter de façon discrète. C'était un secret de la famille."

Qu'est-ce qui fait qu'un jour, vous décidez de raconter cette histoire ?

"Ma mère. Quand le musée de la Shoah s'est ouvert à Washington, dans les années 1990, ma mère m'a dit qu'il était temps de montrer combien les nazis étaient ridicules. Elle avait emmené trois copies de ce magazine à Washington. J'en ai donné une au musée lors de l'ouverture. Il y a deux ans, ils m'ont dit : "Tu devrais apporter une copie à Yad Vashem, en Israël." "

Vous avez donc décidé d'amener une copie de ce magazine au Mémorial Yad Vashem, à Jerusalem. Ca a dû être un moment particulier, pour vous.

"Très, très particulier. Une émotion forte, comme vous dites."

Vous ressentez quoi, quand vous regardez cette photo ?

"C'est bizarre, je ne ressens pas du tout ce que les gens pensent. Pas de haine, pas de... Je sens de la revanche et de la satisfaction du fait que ce soit arrivé. Des gens me demandent si je ne suis pas bouleversée. Oui, par le fait de le donner à Yad Vashem et à Washington, c'est une perte personnelle, une partie de moi est partie. Mais j'ai bien fait. C'est eux qui le garderont pour l'histoire. Un jour, je n'y serai plus. J'aime bien que cette histoire soit marquée dans l'Histoire, comme un exemple des stupidités que les nazis ont faites."

Merci beaucoup Hessy Taft. Je signale qu'on peut voir la photo de vous, bébé, à la une de ce magazine sur Europe1.fr