François Lambert : "Vincent ne voulait pas vivre comme ça"

  • A
  • A
L'interview de Thomas Sotto est une chronique de l'émission Europe 1 Matin
Partagez sur :

EUTHANASIE - Le neveu de Vincent Lambert, tétraplégique, en état de conscience minimale depuis 5 ans, se confie sur cette affaire de famille devenue un fait de société.

François Lambert, neveu de Vincent Lambert, tétraplégique, en état de conscience minimale depuis 5 ans, était l'invité d'Europe 1 jeudi matin. Son oncle est au coeur d'un conflit familial sur l'euthanasie.

Voici ses principales déclarations :

Contrairement aux parents de Vincent Lambert, vous pensez qu'il faut le laisser partir... Pourquoi en êtes-vous sûr ?
"Moi je ne sais pas. Je fais confiance à l'équipe médicale : elle a vu que Vincent refuse les soins, se laisse tomber de son fauteuil. Vincent avait dit clairement qu'il n'aurait pas voulu vivre comme ça. Il était infirmier : il l'a dit à sa femme, à son frère, il connaissait ce genre de cas. C'était pas "Si j'étais dépendant de quelqu'un, je préfèrerais mourir"... C'était "Si je suis dans le coma comme ça, sans aucune vie, je ne vois pas de spiritualité là-dedans, je préfère mourir."

En face de vous, vous avez quelqu'un qui exprime quelque chose, vous pouvez échanger ?
"On ne peut pas du tout échanger avec lui : ce serait très prétentieux de notre part de le dire. Les meilleurs centres de France et un des trois meilleurs du monde ont essayé d'instaurer un code de communication avec lui mais aucun n'est possible : ses réactions sont incohérentes d'une fois sur l'autre. On a toujours l'impression qu'il a des réactions, on a toujours envie de les interpréter dans un sens qui nous arrange, ou de dire qu'il a envie, qu'il est avec nous... La réalité, c'est qu'il n'y a aucune communication..."

Ce sont ces réactions-là dont les médecins tiennent compte pour dire qu'il refuse d'être soigné, qu'il se laisse tomber...
"Oui, malheureusement, c'est la seule cohérence qu'il a. Mais on ne peut pas baser une communication là-dessus, sur oui ou sur non ! C'est juste que, sur le fauteuil, il fait en sorte de se laisser glisser ; quand on approche pour le soigner il fait en sorte de se rétracter. La réaction d'empêcher d'approcher et de le soigner."

Le laisser partir, c'est arrêter de le nourrir et de l'hydrater. Vous comprenez que ça puisse être insupportable pour ses parents ?
"Oui oui bien sûr, je comprends. L'expression mourir de faim et de soif, je la trouve très violente. C'est ce qui se passe dans les faits mais il y a énormément de sédatifs qui sont intégrés. Je ne sais pas si vous avez déjà essayé de jeûner : il y a une espèce de bien-être qui s'installe petit à petit. Je ne suis pas en train de dire que c'est exactement ce qui se passe, on n'en sait rien ; mais ce n'est pas dit que c'est que de la souffrance de "mourir de faim", de ne pas manger... "

"Avec ses parents, on peut se dire bonjour, c'est à peu près tout"

Comment expliquez-vous la position des parents ? Qui veulent que leur fils continue à vivre, qu'il n'a pas de maladie incurable... C'est une position d'amour, de la part des parents ?
"Ils ont évidemment l'amour de leur fils. Je l'explique de façon idéologique car elle est vraiment prégnante. Ce n'est pas leur faire un procès d'intention : dans ce pays, on peut être idéologue. Ils peuvent l'être : comme ils le sont, je peux l'être aussi. Ils ont une idéologie très claire là-dessus, ils ont défendu ça toute leur vie. Cette même idéologie contre l'avortement, l'euthanasie : quand on arrive, qu'on touche à leur fils, évidemment ils ne vont pas changer de discours..."

Vous arrivez encore à vous parler ou tout se passe devant les juges ?
"On peut se dire bonjour mais c'est à peu près tout... Avant-hier, nous étions dans la chambre de Vincent : on s'est dit bonjour de façon très cordiale... C'est compliqué."

Comment Rachel, l'épouse de Vincent, supporte-t-elle cette attente ?
"Elle pense elle aussi qu'il faut le laisser partir. Je vous parlais d'un des trois meilleurs centres du monde concernant les gens dans le coma et états végétatifs dans lequel Vincent est allé, il est situé en Belgique... Un pays qui autorise l'euthanasie : à la fin de la semaine de tests, ils ont proposé à Rachel d'euthanasier Vincent. Ils ont dit qu'il n'y avait aucun espoir de communication ; Rachel a refusé. Elle a dit qu'elle ne voulait absolument pas de cela, et elle est rentrée sur Reims avec lui. Ça a été douloureux pour elle évidemment d'accepter la solution des médecins ; elle a fait un cheminement elle aussi, peut-être Vincent également car ses refus de soins étaient un peu exprimés au début, puis très nettement exprimés depuis un an... Evidemment, se faire traiter d'assassin dans ces conditions alors qu'elle y va tous les jours, de dire "Rachel, si tu ne veux pas de ton mari, tu peux divorcer plutôt que de le supprimer", ce genre de réflexion est assez insupportable pour elle. C'est ce que disent les avocats des parents. Dire que le Dr Kariger ne veut pas alimenter Vincent non pas pour aider Vincent mais aider Rachel, c'est très difficile pour elle d'entendre ce genre de choses..."

Si le tribunal décide que Vincent doit continuer à vivre, que ferez-vous ?
"Je n'en ai aucune idée. La loi étant floue à ce niveau-là, c'est une jurisprudence qui s'écrit ! Les jurisprudences, ça ne se fait pas dans les tribunaux administratifs mais au Conseil d'Etat ou en Cour de Cassation..."

Jean Leonetti a dit que, dans le cas de Vincent, selon lui, la loi permettant l'euthanasie passive s'appliquait...
"Oui, il l'a déjà dit dans les rapports parlementaires de 2008. On se dit qu'après ça le tribunal doit prendre en compte que Vincent rentre dans la catégorie de la loi Leonetti. S'il ne le faisait pas, il faudrait aller au Conseil d'Etat, il pourrait statuer différemment... Si le tribunal dit que Vincent rentre dans la catégorie de la loi Leonetti, les avocats des parents iront au Conseil d'Etat de toute façon..."

Avez-vous envisagé d'abréger vous-même ses souffrances ?
"Oh non, moi jamais, Rachel je pense jamais non plus... Personne n'a jamais pensé à cela, que je sache."

Interview retranscrite par Mickaël Frison.