Emmanuèle Bernheim : "Il faut respecter la liberté de souhaiter en finir"

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L'interview de Thomas Sotto est une chronique de l'émission Europe 1 Matin
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"Quand la volonté est exprimée clairement, réitérée, il faut l'entendre.", raconte Emmanuèle Bernheim.

Emmanuèle Bernheim, écrivain, scénariste et auteur de « Tout s’est bien passé » (Ed. Gallimard)

Ses déclarations :

 

Votre père a fait un AVC en 2008 à 88 ans, il est devenu hémiplégique et vous a demandé de l'aider à en finir...

"Quand mon père m'a demandé de l'aider à mourir, la première fois, j'ai littéralement pris la fuite ! C'était insupportable : cet homme tellement vivant, curieux de tout, qui sortait, draguait, voyageait, me demandait de l'aider à mourir, ou "en finir" comme il a dit... J'ai essayé de le convaincre qu'il fallait vivre, mais il était têtu, c'était un homme avec une belle énergie. Mais je le connaissais bien : il était inutile d'essayer de le convaincre. Il aimait tellement la vie : cette sous-vie d'hémiplégique lui était insupportable."

 

"Il pourrait être encore là aujourd'hui ! Dépendant, cloué à son lit. Il ne souffrait pas physiquement ! Nous sommes dans le suicide."

Il décide d'aller mourir en Suisse...

"Il ne décide rien ! Je me suis dit : ça veut dire quoi, aider quelqu'un à mourir ? J'ai pensé qu'il suffisait d'aller voir un médecin un peu compréhensif... Pas du tout ! En France, c'est impossible ! J'ai contacté une association Suisse, avec des tas de problèmes concrets : comment envoyer quelqu'un de si mal en point en Suisse ? Il y a des tas d'obstacles."

"Si je ne l'avais pas fait, mon père se serait laissé mourir de faim. Je ne pouvais pas ne pas l'aider ! Quand une personne si proche vous supplie de ne pas la laisser dans cet état : comment refuser ? J'aurais eu l'impression de le tuer à petit feu."

Quand il y a la volonté exprimée de façon aussi claire, la loi doit s'adapter ?

"Quand la volonté est exprimée clairement, réitérée, il faut l'entendre."

On vous a arrêté en Suisse...

"Ma soeur et moi avons été dénoncées à la police. Le soir où mon père devait partir en Suisse en ambulance, je devais le rejoindre, être près de lui. Nous avons été entendues, ma sœur et moi, comme des criminelles. On a eu la chance de tomber sur des flics formidables qui ont compris ce qu'on faisait."

Vous avez compris sa volonté...

"Complètement !"

Faut-il aller vers la légalisation du suicide assisté ? Il faut mettre une loi sur tout ça ?

 

"Pas forcément. Il faut respecter cette liberté individuelle de souhaiter en finir quand la vie est insupportable, qu'on souffre physiquement ou pas. Fermer les yeux."

"Je n'ai jamais regretté. Si c'était à refaire, je le referais ! A ceux qui m'écoutent et qui peuvent être choqués : écoutez la personne qui souffre, écoutez sa demande. Ne laissez pas seuls ces gens qui souffrent. Mon père aimait la vie : il n'aurait pas supporté cette sous-vie. Mourir a été son dernier grand projet : la perspective de pouvoir le faire a sauvé sa fin de vie."