Anna : "Si vous acceptez de livrer les noms de vos amis…"

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L'interview de Thomas Sotto est une chronique de l'émission Europe 1 Matin
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Cette jeune fille russe a dénoncé un chantage à la naturalisation par des policiers des Yvelines.

Anna, jeune Russe sommée par la police de surveiller la Manif pour tous

Ses principales déclarations :

Vous avez 18 ans, russe, étudiante brillante en Hypokhâgne. En juin, vous avez fait une demande de naturalisation pour devenir française, vous avez été convoquée au commissariat de Viroflay fin septembre, c'est la procédure classique. Mais que vous ont demandé les policiers de Viroflay ?

"Je m'attendais à un interrogatoire normal, comme toute personne déposant ce type de dossier. Au final, je me retrouve dans une salle étroite avec une personne à côté de moi qui se présente comme le major de police, dont les yeux sont posés sur moi pendant tout l'entretien, et à l'autre bout de la pièce le commissaire de police. Les murs sont tapissés d'affiche Manif pour tous, je n'ai pas vraiment compris pour quoi. Dès le début, les questions étaient très pressantes. "Vous êtes de droite, je présume, puisque vous êtes dans un lycée catholique..." On m'a posé tout de suite des questions sur mes amis du lycée, des classes préparatoires, ce qu'ils faisaient, est-ce qu'ils participaient à la Manif pour tous... Après, énormément de questions pressantes sur mon copain, ce que je faisais en France, où je passais mes vacances, c'était un peu plus normal..."

Dans un entretien de naturalisation classique, on cherche à savoir si vous connaissez le pays, si vous vous y intéressez... Moins normal : ce sentiment d'être en garde à vue, c'est ça ?

"Oui, et les questions étaient extrêmement pressantes. L'entretien n'a pas duré une demi-heure mais pratiquement deux heures ! Des questions extrêmement lourdes, on essayait de m'attraper sur chaque mot que je dis..."

Pourquoi ces affiches ? Ils savaient que vous étiez militante de la Manif pour tous ?

"Je pense qu'ils le savaient et que c'était pour me mettre en confiance, pour me dire : "Parlez de ce sujet-là..." J'avais l'impression d'être comme dans un film, je n'arrivais pas à comprendre ce qui m'arrivait vraiment."

 

A quel moment ça dérape vraiment ?

"Ça dérape juste après cette question-là. Ils me disent : "On n'a pas du tout envie de vous donner cette naturalisation, je pense que vous considérez la nationalité française comme étant un dû, je bloquerai votre dossier..." Il a commencé à proférer des menaces qui m'ont scotchées sur mon siège : mettre un avis défavorable sur mon dossier qui fera que je n'aurais jamais cette nationalité, que ça prendra beaucoup de temps, peu importe mon avocat... "Sauf si vous acceptez de nous aider, de travailler pour nous, de nous livrer les noms des personnes de votre entourage qui participent à la Manif pour tous"..."

Que vous demandent-ils en tant qu'indic ? Que vous demandent-ils comme service à rendre à la police ?

"Ils me demandent de livrer les noms de mes amis, de tous ceux qui ont participé à la Manif pour tous, de ceux qui ont fait passer les textos, comment on est au courant de la Manif pour tous... Ils me demandent aussi de leur dire pour d'autres manifestations, quelles autres causes défendent mes amis..."

Comment avez-vous réagi ?

"Il y a eu un grand moment de silence. Je ne comprenais plus rien. Je ne sais pas pourquoi, tout s'est embrouillé dans mon esprit, je me disais : "Je ne comprends pas ce qui se passe, autant les aider s'ils veulent absolument que je les aide..."

Donc vous leur donnez les noms de vos amis ?

 

"Non, mais j'accepte juste leur deuxième requête : que je me rende aux Veilleurs le 10 octobre, deux semaines après, à Versailles, que je leur fasse signe dans la foule, qu'on se rencontre et que je leur fasse un rapport sur ces Veilleurs."

Vous l'avez fait ?

"J'étais censée le faire. Je leur ai dit d'accord, je le ferai. Je ne m'attendais vraiment pas à ça, ils me disent : "Ne parlez pas à personne de ce qui s'est passé ici, n'en parlez pas à vos parents, et nous de notre côté nous n'en parlerons pas dans notre rapport, on va tous faire passer ça pour un entretien normal."

Ne pas en parler sinon quoi ?

 

"Ils m'ont dit qu'ils respectaient les méthodes du KGB, qu'ils pouvaient me surveiller grâce à mon portable et mon pass Navigo... Qu'il valait mieux que je me taise. En sortant, j'ai appelé ma mère : j'ai craqué, j'ai pleuré. Ma mère m'a demandé ce qu'il s'est passé avec les policiers, je lui ai dit : "Je t'en parle à la maison", en russe, en espérant qu'ils ne comprendraient pas... A la maison, j'ai raconté ce qui s'est passé à mes parents, ils étaient à peu près aussi bouleversés que moi, j'ai appelé ma meilleure amie, je lui parle de cette affaire, grâce à ses contacts, ses parents, d’autres gens, je finis par avoir le contact de M. Bellamy, maire adjoint de Versailles. On se voit, il alerte la Préfecture, il me dit que c'est plus ou moins réglé, que je peux ne pas me rendre aux Veilleurs..."

 

"La veille de cette manifestation de Veilleurs, le policier m'appelle en me disant de ne pas oublier le rendez-vous du lendemain. Le jour de la manifestation, je reçois des textos : "Venez au rendez-vous." J'ai éteint mon portable, le lendemain j'avais 5 appels en absence, dont un avec une sirène en police en message vocal..."

 

Le ministère de l'Intérieur a demandé à l'IGPN d'enquêter. Vous attendez quoi de cette enquête ?

"J'attends qu'on redresse certains torts et qu'on révèle ce qui s'est passé exactement ce jour-là."

 

Vous pensez que les policiers de Viroflay doivent être sanctionnés ?

"Non, ce n'est pas ma préoccupation pour le moment : moi je veux juste mes papiers. Ce n'est pas ça qui va me dégoûter de la France ; ces deux personnes-là ne vont pas gâcher ma conception de ce pays, j'ai toujours voulu être française, je me sens chez moi ici, tous mes amis sont ici, je compte poursuivre mes études ici, la France a toujours été mon pays. Je respecte aussi la France car ce pays protège l es droits, a beaucoup de valeurs : c'est pourquoi je me sentais vraiment appartenir à ce pays."

Où en est votre dossier ?

"J'ai appris dans l'article du Figaro que normalement je devrais avoir les papiers d'ici la fin du semestre, mais je n'ai pas eu d'autres nouvelles..."