Valls : "Les propos de Dieudonné ne sont en rien de la liberté d'expression"

SAISON 2013 - 2014
  • A
  • A
    Partagez sur :

    Pour cette rentrée politique, Manuel Valls revient sur le bilan du cyclone qui s'est abattu sur la Réunion, la légalisation du cannabis et la polémique autour du spectacle de Dieudonné.

    Manuel Valls, Ministre de l’Intérieur

    Bonjour Manuel Valls et merci d'avoir choisi Europe 1 pour votre rentrée politique. D'abord, la Réunion : le bilan du cyclone serait d'un mort, peut-être deux. De nombreux blessés, de très gros dégâts. Faut-il s'attendre à un bilan plus lourd dans les heures qui viennent ?
    "Nous verrons bien, il y a déjà eu plusieurs blessés, un mort. Nous sommes en train d'évaluer les dégâts. 170 000 foyers ont été privés d'électricité. 40% du réseau d'eau est atteint avec ces problèmes électriques. Nous avons anticipé cette situation en envoyant une centaine de militaires de la sécurité civil pour renforcer les pompiers réunionnais engagés aux côtés des agents des collectivités territoriales. Les conséquences humaines sont là, elles ont été atténuées grâce à l'appel du préfet. Jusqu'au bout, je recommande une très grande vigilance car les vents sont encore très violents. Mon collègue Victorin Lurel en charge de l'outre-mer devrait se rendre dans les prochaines heures sur l'île de la Réunion afin de manifester la solidarité de la nation à l'égard des Réunionnais et pour évaluer les dégâts. Sachez que le gouvernement, comme en Bretagne, assurera la solidarité avec la Réunion." 

    Manuel Valls, vous avez peut-être été frappé par ces images venues hier des Etats-Unis, où le Colorado vient de légaliser le cannabis. Le débat ressurgit sur la vente de marijuana. Est-ce que c'est un sujet tabou en France ? Peut-on imaginer que notre pays légalise un jour le cannabis ?
    "Il n'y a pas de sujet tabou, vous en avez débattu il y a un instant sur Europe 1, votre antenne. Mais la position du gouvernement, qui est d'ailleurs celle du président de la République, c'est de ne pas lever cet interdit. Une société a besoin de normes, de règles, et d'interdits. Et la consommation de drogues, et notamment celle de cannabis, n'est pas quelque chose d'anodin.

    Vous parlez du gouvernement, pourtant plusieurs ministres estiment que la question mérite d'être posée : Christiane Taubira, Cécile Duflot, Vincent Peillon... Est-ce que vos collègues sont irresponsables ?
    "Je ne m'en tiens qu'à une seule position, celle du président de la République et du Premier ministre, déjà énoncée à de maintes reprises. Il faut savoir que le cannabis change de nature : il contribue à l'économie souterraine, au développement de la délinquance, mais il pose d'abord un véritable problème de santé publique. Le cannabis, aujourd'hui, est de plus en plus dur, de plus en plus dense. Il pose des problèmes de santé de plus en plus lourds pour nos concitoyens et notamment les plus jeunes. Il peut y avoir un débat : la position du gouvernement, la position qui est la mienne, est particulièrement claire. On ne lève pas ainsi un tel interdit."  

    La prohibition doit rester alors que la France est le pays en Europe où les jeunes fument le plus ? "Ça veut dire qu'il faut développer davantage la prévention, la santé publique, dans ce domaine-là, auprès des plus jeunes." Ça veut pas dire que la prohibition est un échec ?
    "Y compris ceux qui disent qu'il faut lever ce tabou, cet interdit, considèrent que ça ne peut pas concerner les jeunes. Alors, que fait-on ? Non, je crois qu'il faut continuer de lutter contre cette drogue, contre ces trafics, parce que de toute façon, nous faisons déjà face à la pénétration sur notre territoire d'autres drogues. L'héroïne, la cocaïne, qui représentent la moitié du chiffre d'affaires - si vous me permettez l'expression - de la drogue, qui représente aujourd'hui autour de 2 milliards d'euros. C'est par une coopération efficace, internationale, européenne, entre les deux rives de la Méditerranée, que l'on sera beaucoup plus efficace - et nous commençons à l'être - dans le démantèlement des réseaux des trafics de drogue." 

    Manuel Valls, il y a une semaine, vous lanciez l'offensive contre Dieudonné. Hier soir, les mairies de Nancy et de Metz où Dieudonné doit se produire mi-janvier, ont demandé à l'Etat, donc à vous, l'interdiction de ces spectacles. Que leur répondez-vous, à ces maires ?
    "Je suis heureux que ces maires, que je salue, s'engagent dans ce combat. Car il s'agit de lutter contre la diffusion, l'expression de l'antisémitisme, du racisme, du négationnisme. Des choses qui sont insupportables, condamnées par ailleurs par la loi. M. Dieudonné M'Bala M'Bala a déjà été condamné à 9 reprises..." 

    On y reviendra.
    "Et notamment pour les propos antisémites et racistes qu'il a tenu. Donc, il faut que la loi s'applique partout. Comment accepter que, dans notre pays, dans des salles de spectacle, on diffuse ces messages de haine ? C'est inacceptable, donc il faut trouver les voies juridiques : elles ne sont pas simples, elles sont complexes, mais il faut les trouver pour pouvoir interdire ces spectacles." 

    Et quand ces maires en appellent directement à l'Etat donc à vous, qu'est-ce que vous leur dites ?
    "Nous allons travailler ensemble. J'ai déjà eu beaucoup de ces maires au téléphone pour voir dans quelles conditions nous pouvons interdire ces spectacles, puisque j'ai demandé aux préfets d'examiner cas par cas la situation de chacun de ces spectacles pour pouvoir les interdire, notamment en raison de trouble à l'ordre public.

    Le premier spectacle, mercredi à Nantes, aura lieu ou pas ?
    "Nous verrons bien. Nous sommes en train d'examiner cette situation. Je suis prudent, encore une fois, sur le plan juridique, mais en tout cas, nous devons faire preuve d'une très grande détermination. Vous savez, ce sont des actes, des mots qui blessent, qui font mal, qui déchirent notre société, et la justice doit répondre rapidement, systématiquement, à ces propos racistes. Et le rôle d'un ministre, d'un responsable public, c'est de ne jamais accepter que ces propos se diffusent. Pas uniquement dans une salle de spectacle, mais également sur internet, car c'est là que cette parole raciste, antisémite, homophobe se diffuse. Et nous devons être intransigeants." 

    Vous parliez justement des condamnations de Dieudonné. L'autre sujet, c'est son insolvabilité : il ne paie pas ses condamnations, plus de 65 000 euros l'année dernière. Comment expliquez-vous que l'Etat ne parvienne pas à récupérer cet argent ? Il y a des condamnations qui remontent à 2008. "Il le faut." Il le faut mais ça ne s'est pas passé.
    "Les services de l'Etat doivent être déterminés." Il y a eu des défaillances ? "Je ne sais pas s'il y a eu des défaillances, mais le simple citoyen qui ne paie pas ses amendes, on lui réclame, avec des majorations. Et donc, personne ne peut être au-dessus des lois. Je sais combien je peux compter sur la Garde des Sceaux, Christiane Taubira, pour mener ce combat et sur l'ensemble des services de l'Etat pour faire en sorte que M. Dieudonné M'Bala M'Bala, qui tente d'organiser son insolvabilité, pour s'affranchir des sanctions pénales et ne pas payer ses amendes, soit obligé de payer ses amendes. Il a été condamné, il s'est affranchi des lois de la République. Donc là aussi, il faut que la loi passe par là." 

    Mais concrètement, comment on fait ? Vous avez des intentions, des injonctions, mais comment on fait ? "Vous verrez bien.
    Je pense que l'ensemble des services de l'Etat qui aujourd'hui savent ce qu'il en est, iront jusqu'au bout." 

    D'accord. Arno Klarsfled appelle à manifester devant toutes les salles de spectacle de Dieudonné. Le risque de l'affrontement physique est maintenant là, et donc du trouble à l'ordre public que vous évoquez. Rétrospectivement, ne regrettez-vous pas l'écho que vous avez donné à Dieudonné en s'en prenant à lui, puisque maintenant, on en est à ce risque physique ?
    "Ce débat, je me devais de le poser, aujourd'hui, et en ces termes aussi clairs, pour rompre le silence et la banalisation du racisme et de l'antisémitisme. Quand vous avez des centaines ou des milliers de spectateurs qui vont aux spectacles de Dieudonné M'Bala M'Bala, quand on connait le succès qu'il rencontre sur internet, on ne peut pas dire qu'on ne sait pas, on ne peut pas se taire, jeter un voile pudique sur ces déclarations. Ce personnage réussit, au fond, à faire une sorte de synthèse entre tous les antisémitismes qui existent. Celui, traditionnel, de l'extrême-droite, mais aussi celui que l'on trouve dans certains de nos quartiers populaires qui, sous couvert de la critique d'Israël ou de l'antisionisme, bascule dans l'antisémitisme. Et aussi, il y a toute une série de personnes qui considèrent qu'il y a un complot. Et qui y a-t-il derrière ce complot ? Le juif. Donc non, stop !" 

    Au risque d'avoir ces manifestations... 
    "Mais ces manifestations, elles sont saines, dans notre pays ! On a le droit de manifester contre ces propos antisémites et racistes. On peut même se demander pourquoi, malgré l'action des associations antiracistes, cela n'a pas fait bouger davantage les gens. Quand vos confrères Frédéric Aziza et Patrick Cohen sont insultés comme ils le sont. Il a fallu des reportages sur la télévision, une prise de conscience, des prises de parole, et mon engagement vient appuyer ce type de propos. Il y a eu les propos insoutenables à l'égard de la Garde des Sceaux il y a quelques semaines, il y a ces propos qui sont ceux depuis malheureusement plusieurs années, de Dieudonné M'Bala M'Bala. Il faut aujourd'hui combattre. Ce n'est pas une liberté d'expression, ce n'est pas le spectacle d'un soi-disant humoriste, ce sont des délits. Le racisme et l'antisémitisme doivent être prohibés dans notre pays. On ne peut pas s'exprimer ainsi. Ce n'est en rien de la démocratie ou de la liberté d'expression." 

    Manuel Valls, on vous a vu sur tous les fronts ces jours-ci notamment lors du réveillon du 31 décembre, marqué par 3 homicides. Un jeune homme est mort poignardé à Paris. Où en est-on de l'enquête ?
    "L'enquête, je l'espère, avance. Un drame épouvantable. J'ai eu l'occasion de parler avec le père de ce jeune homme. Lui, son épouse, sa famille, sont évidemment effondrés. J'espère que l'enquête donnera très vite des résultats. C'a été le cas dans le Haut-Rhin." 

    On parle d'une interpellation, aujourd'hui, à Paris.
    "Dans le Haut-Rhin, l'auteur présumé, âgé de 21 ans, a été interpellé quelques minutes après l'homicide. A Saint-Martin d'Hères, dans l'Isère, l'auteur présumé a été interpellé il y a quelques heures et placé en garde à vue. J'espère que pour l'auteur ou les auteurs de ce crime, les choses iront également très vite." 

    Manuel Valls, les chiffres de la sécurité routière pourraient marquer une année historique. Les chiffres ont baissé de 10%, environ 3200 morts. C'est toujours trop. Vous aurez les chiffres définitifs fin janvier. Quel objectif vous fixez-vous pour la fin du quinquennat ?
    "J'ai déjà eu l'occasion de fixer un objectif pour les 10 ans qui viennent, qui est de 2000 tués. C'est toujours beaucoup trop, mais il y a eu un effort engagé il y a une dizaine d'année, poursuivi, avec des résultats notables. Nous notons aujourd'hui une baisse de 10%, mais 3200, 3300 tués sur les routes, ce sera sans doute cela, le bilan définitif de 2013. Je n'oublie pas les blessés, les blessés graves, les blessés à vie. Cela nous oblige à poursuivre ces efforts. C'est une cause nationale qui doit tous nous rassembler." 

    Baisser la vitesse, ça pourrait être une des pistes ? Passer de 90 à 80 km/h.
    "Il faut utiliser tous les moyens. La vitesse est une cause, sinon la première cause de mortalité." 

    Et c'est une piste que vous envisagez. 
    "C'est une des pistes qu'il faut envisager. Il faut continuer là-dessus, poursuivre notre engagement dans la lutte contre l'alcool, la drogue, le cannabis au volant, qui tuent également beaucoup." 

    Dans 5 minutes, vous avez rendez-vous chez vous, place Beauvau, avec le gouvernement complet pour le petit déjeuner traditionnel qui précède le premier conseil des ministres de l'année. C'est la dernière fois qu'on vous voit dans ce rituel, puisque l'année prochaine, vous serez ailleurs ? A Matignon ?
    "Vous avez des informations que je n'ai pas. Vous savez, je respecte les traditions, et c'est un honneur pour moi, comme ministre de l'Intérieur. C'est une tradition qui existe depuis 30 ans, mise en place par Gaston Defferre, d'accueillir les membres du gouvernement avant de se rendre à l'Elysée avec le Premier ministre, pour échanger les vœux avec le président de la République. Moi je suis à la tête du ministère de l'Intérieur. C'est une mission passionnante : assurer la sécurité des Français. Nous obtenons des résultats, notamment dans les zones de sécurité prioritaire. Mais vous savez, il y a beaucoup de violence dans la société française et ce travail, j'espère, si j'ai la confiance du président et du Premier ministre, le poursuivre le plus longtemps possible." 

    Et vous espérez y être l'année prochaine à la même heure, au même endroit ?
    "Mais vous savez, je crois qu'on a besoin de temps, à mettre à profit pour changer, pour réformer, pour obtenir des résultats. C'est le message du président de la République aux Français. Nous devons obtenir des résultats dans tous les domaines : dans le domaine de l'emploi, la lutte contre le chômage et, dans mon domaine, la lutte contre la violence, la délinquance et les cambriolages."