Nucléaire iranien : "La négociation continue"

SAISON 2013 - 2014
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    L'accord sur le nucléaire iranien a échoué à Genève. Notamment à cause d'un réacteur trop prolifique pour n'être que civil.

    Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères

    Quelle aide la France va-t-elle apporter aux victimes de la tragédie philippine ?

     

    « C’est une tragédie épouvantable. On parle de 10.000 morts, peut-être plus. Il faut envoyer une pensée de solidarité à tous ceux qui sont là-bas. Concrètement, nous avons décidé d’envoyer 10 tonnes de fret, qui partent ce matin. Quand je dis le fret, c’est à la fois des tentes, des moyens de s’abriter. Deux PC de crise ont été installés, l’un bien sûr au Quai d’Orsay, et l’autre, j’ai demandé à notre ambassadeur à Manille d’installer un PC de crise, ce qui est fait. D’autre part, les grandes organisations d’aide caritative ont lancé toute une série d’éléments, nous les aidons. Ils font un appel au don, il faut essayer évidemment de les aider. Et puis on est en contact avec les Français qui sont là-bas, il y en a pas mal, mais pour le moment, je dis bien pour le moment, il n’y pas particulièrement d’inquiétude à avoir pour nos ressortissants. Mais c’est un drame absolument épouvantable. »

    Et vous dites que la France se sent concernée par le malheur des Philippines…

    « Absolument ! Sans vouloir faire de philosophie à partir d’un drame humain qui nous saisit, il y a aussi la question, derrière, du dérèglement climatique, et Nicolas Barré, votre chroniqueur avait raison d’insister sur l’importance énorme de cette question qui détermine l’avenir de l’humanité. Je me rends à la fin de la semaine à Varsovie, où se tient une conférence là-dessus. On prépare la grande conférence que la France accueillera en 2015 et qui va décider de tout cela. C’est extrêmement difficile, car il faut agir par consensus, mais vraiment toute notre énergie est mise sur cette préparation. Mais dans l’immédiat, c’est le drame des Philippines, il faut les aider au maximum. »

    Nicolas Barré disait 380 milliards de dollars de coût, et le coût en vies humaines c’est presque des centaines de milliers.

     

    « Ce n’est pas simplement une affaire financière, c’est une affaire humaine. Si on laisse faire les choses, ce n’est pas 2°C d’augmentation de la température, on peut aller jusqu’à 5°C. Et puis on parle toujours de réchauffement climatique, c’est une erreur, il faut parler de dérèglement climatique, c’est-à-dire que tout est bouleversé. »

    A Genève, la France a refusé l’accord avec l’Iran sur son programme nucléaire. Quelle garantie vous faut-il pour arriver à un éventuel accord ?

    « Les choses ne se présentent pas exactement comme ça. Je ne veux pas être trop technique, mais il faut expliquer exactement comment les choses se présentent. La question du nucléaire iranien est une question absolument majeure pour la sécurité mondiale et la sécurité régionale. Quelle est notre position, pas seulement celle de la France, mais celle des 5 membres permanents du Conseil de sécurité et puis de la communauté internationale ?  La position est celle-ci : en ce qui concerne le nucléaire civil, l’Iran a parfaitement le droit d’utiliser l’énergie nucléaire civile. Mais la bombe nucléaire, non ! Parce que la bombe atomique pour les Iraniens, ça signifierait un danger pour la région, d’autres pays s’en doteraient, et pour la Terre entière. » 

     

    Mais est-ce que l’engagement des Iraniens lors de la négociation de Genève vous rassure ou pas ? Est-ce que ça veut dire que derrière leurs idées de négociation, ils ont envie de la bombe ?

    « Il y a eu des progrès, c’est absolument évident. Mais il n’a pas été possible d’aller jusqu’au bout. La négociation continue, c’est-à-dire que dans 9 jours, nos directeurs politiques se retrouveront de nouveau à Genève. Il y a un texte sur la table, qui n’est pas un texte uniquement Français, c’est un texte qui a été accepté par ce qu’on appelle les 5+1. »

    On a noté des divergences sur les 5+1. Sur quoi portent-elles ?

    « Je ne veux pas rentrer dans les détails, parce que nous nous sommes engagés, et je respecte cette consigne, à ne pas être trop détaillés, puisque la négociation continue. Mais il y a 2 ou 3 points sur lesquels nous, et quand je dis nous ce sont en particulier les 6, c’est-à-dire la Chine, la Russie, les Etats-Unis, l’Angleterre, la France et l’Allemagne, il y a 2 ou 3 points qui font encore difficulté avec les Iraniens. J’espère que ces difficultés vont être surmontées. J’en prends deux ou trois : il y a une question, on lit ça dans la presse, on ne sait pas toujours trop à quoi ça fait allusion, en ce qui concerne le réacteur d’Arak. Qu’est-ce que c’est ? Il y a différents types de réacteurs, et ce réacteur d’Arak, qui n’est encore fini, est un réacteur dit à eau lourde. Et ce réacteur produit d’une manière importante du plutonium, il est donc extrêmement proliférant, et s’ils allaient jusqu’au bout, s’il fonctionnait, cela permettrait à l’Iran de fabriquer une bombe nucléaire par an. Donc il n’en est pas question. Nous disons qu’il faut prendre des dispositions pour que ce réacteur d’Arak ne puisse pas être activé, comme il était prévu, et qu’il ne puisse pas conduire à la bombe atomique. Voilà un point, et là-dessus évidemment, nos collègues nous suivent, et les Iraniens ont encore un effort à faire. Il y a une deuxième question très important qui est celle de l’enrichissement de l’uranium. L’uranium peut être enrichi à des pourcentages différents. Quand c’est à 3 ou à 5%, ça ne pose pas trop de difficultés. Quand c’est à 20%, comme c’est le cas de beaucoup du stock iranien, ça permet d’aller très vite à 90%, et à 90% on peut faire une bombe atomique. Donc, la question qui se pose, c’est : qu’est-ce que les Iraniens vont faire de leur stock important à 20% ? Nous discutons de cela, et nous sommes d’accord avec nos propres partenaires pour dire qu’il faut que ce stock à 20% soit démantelé et revienne à 5%. Il y a encore un effort à faire du côté de la partie iranienne. Et puis, il y a une question plus générale. Comment assurer cette question d’enrichissement pour que les Iraniens puissent utiliser l’énergie nucléaire civile, mais pas aller vers la bombe atomique ? Ce sont des discussions très précises. »

    Dans quels délais l’Iran peut-elle avoir sa bombe ?

    « Si nous n’arrivions pas à un accord, ça poserait un problème considérable d’ici quelques mois. Vous savez il y a des domaines sur lesquels nous ne sommes pas d’accord avec les Russes et les Chinois, mais là nous sommes absolument tous d’accord. Il y a eu un rôle très important, que je veux souligner, de Mme Ashton, qui est la Haute Représentante européenne qui conduit l’ensemble de nos négociations, John Kerry, avec son énergie habituelle, a fait beaucoup avancer les choses, et nous ne sommes pas loin d’un accord avec les Iraniens, mais nous n’y sommes pas encore. Et le rôle de la France, j’ai lu des critiques, certains disent « Elle est isolée », d’autres disent « Elle est suiviste ». Non ! La France n’est ni isolée, ni suiviste. Elle est indépendante, elle travaille pour la paix. »  

     

    Elle adopte souvent une stratégie belliqueuse ou méfiante, alors qu’il y a peut-être une politique d’ouverture…

    « Non, nous sommes fermes, nous ne sommes pas fermés, ce n’est pas la même chose ! Nous voulons la paix. Et là je constate un changement très important de la part des Iraniens. Nous voulons aller jusqu’au bout ! C’est ce à quoi nous travaillons avec nos partenaires, et moi, j’ai bon espoir qu’on arrive à un accord. »  

    Vous avez dialogué en tête-à-tête avec le ministre iranien des affaires étrangères. Croyez-vous à la bonne foi et à la politique d’ouverture de Téhéran ?

    « Je pense qu’il y a eu un grand changement avec l’élection du président Rohani, liée d’ailleurs aux sanctions qui avaient été prises, car ces sanctions mettent l’Iran en difficulté. Donc l’Iran, en tout cas le président Rohani, veut un changement, nous en sommes d’accord et heureux, mais il faut que ce changement soit garanti, et c’est ce sur quoi on travaille. Je vous le répète, on est en cours de négociation, on a déjà beaucoup avancé, mais il faut aller jusqu’au bout, pour que les garanties soit là. »

    Pensez-vous que le prochain rendez-vous du 20 novembre à Genève, le lendemain de votre voyage avec le président Hollande en Israël, peut être décisif ? L’accord peut-il être conclu le 20 ?

    « Je l’espère. Peut-être pas le 20 parce qu’il y a les directeurs politiques et ensuite il faudra que les ministres confirment tout ça. Mais nous ne sommes pas loin d’un accord. Evidemment, tant que l’accord n’est pas fait, il n’est pas fait, mais nous travaillons dans la bonne direction. Simplement nous voulons que ce soit solide. »  

    Il y a deux critiques : un, vous ménagez le gouvernement Netanyahu et Israël, où l’on crie « Vive la France ! », vous rejoignez le gouvernement conservateur à la McCain aux Etats-Unis, et vous ne voulez pas fâcher les adversaires de l’Iran, le Qatar et l’Arabie Saoudite…

    « Nous ne nous situons pas par rapport à tel ou tel. Nous voulons un accord qui assure la sécurité régionale et internationale. Oui à l’énergie nucléaire civile pour les Iraniens, non à la bombe atomique. Il y a évidemment des conséquences à tout cela, mais la France c’est une tradition de travail pour la paix. »

    Est-ce que vous avez des nouvelles des 4 journalistes, dont 2 d’Europe 1, détenus en Syrie ?

    « Votre question est parfaitement légitime, et nous avons une pensée en permanence pour eux. Nous travaillons bien sûr pour cela. Mais la règle que le Président de la République et moi-même nous sommes donnée, c’est la discrétion, car c’est la clef de l’efficacité. S’il n’y avait pas eu de discrétion, nous n’aurions pas sorti les Moulin-Fournier de leur situation d’otage. Nous n’aurions pas sorti les ex-otages d’Arlit. Respectons cette règle et travaillons, comme nous le faisons sans cesse. »

    Vous voyagez beaucoup, vous connaissez l’état et les dangers du monde. Aujourd’hui, c’est le 11 novembre. Y a-t-il un message ? Faut-il sanctuariser le budget de la Défense ? Faut-il jouer la paix ? Approchons-nous de la paix alors que les menaces de l’Islam radical montent ?

     

    « Il y aurait beaucoup de messages à tirer. Je dirais tout simplement, la paix et le rassemblement, voilà les deux messages. »

    Le rassemblement intérieur ?

    « Oui, le rassemblement intérieur, tout à fait. »

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