Laurent Fabius : la proposition russe, "une perche ou un piège"

SAISON 2013 - 2014
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    La diplomatie française prend le revirement russe sur la situation en Syrie avec des pincettes. "Intérêt et prudence" sont les maitres-mots de Laurent Fabius.

    Invité : Laurent Fabius, Ministre des affaires étrangères

    Ses principales déclarations :

     

    A propos de la démarche russo-syrienne... La France reste t-elle sceptique ou fait-elle confiance à ceux qui ont fait cette proposition ?

    "Nous l'accueillons avec intérêt et prudence. Intérêt car c'est la première fois qu'il y a cette ouverture et cela peut permettre, peut-être, de trouver une piste de solution. Prudence d'abord car c'est quand même un revirement russe, et parce que, pratiquement, c'est quand même difficile à organiser, appliquer."

    Pourquoi un revirement russe ?

    "Parce que jusqu'à présent il y a succession de positions ! Les Russes au départ niaient un stock chimique en Syrie, ensuite ils ont nié un massacre chimique : ils ont évolué, très bien. Mais pourquoi les russes ont évolué ? Deux grandes raisons : notre fermeté paye et ils se rendent compte que les preuves du massacre chimique sont de plus en plus accablantes. Ils veulent, et c'est tout à fait légitime, pouvoir un peu se dégager de l'emprise syrienne..."

     

    Ne craignez-vous pas une manipulation ultime de dernière heure ?

     

    "C'est pour ça que je dis : intérêt et prudence !"

     

    Ca peut-être une perche tendue pour la paix ou un piège...

    "Exactement, c'est tout à fait bien résumé. Une perche, à ce moment-là il faut la saisir ; un piège il ne faut pas tomber dedans. C'est la raison pour laquelle nous avons posé au moins 3 conditions que j'ai exprimé hier après m'en être entretenu avec François Hollande : la première, c'est un engagement à contrôler puis détruire le stock, pas seulement des russes mais des syriens. Deuxièmement, un engagement contraignant : s'il n'est pas tenu, il faut des sanctions. Troisièmement, il y a quand même eu un massacre chimique, ce que Ban Ki-Moon appelle un crime contre l'Humanité, donc il va falloir le sanctionner, d'où la Cour pénale internationale."

    Détruire sans délai l'arsenal chimique...

    "Très compliqué."

    Ca veut dire qu'il le fasse lui-même, ça va coûter des milliards, et ça va prendre des années....

    "C'est pour ça qu'il faut être extrêmement vigilants. Je ne vais pas rentrer dans la technique mais on pense et on sait que la Syrie a plus de 1000 tonnes, c'est énorme, d'armes chimiques. Elles sont très difficiles à localiser et détruire, ça prend beaucoup de temps. Nous sommes dans une réalité de guerre civile donc imaginez les difficultés. Ce n'est pas évidemment les Syriens et les Russes auxquels, eux seuls, on peut faire confiance... Donc il faut un contrôle international. D'ailleurs vous avez vu que Ban Ki-Moon est allé dans le même sens que nous."

     

    Si la proposition russe est recevable, pourquoi la France ne l'a t-elle pas faite la première ?

    "Nous avons discuté souvent avec Sergueï Lavrov, et avec les américains, avec d'autres, du contrôle et de la destruction des armes chimique. Mais jusque là les Russes refusaient complètement. Je reviens sur le point qu'il faut avoir présent à l'esprit : l'attitude que nous avons eu dès le début, la fermeté réfléchie, c'est cette attitude-là qui peut permettre d'avancer."

    Vous pensez que vous avez eu raison de marquer avec fermeté votre position ?

    "Pourquoi pensez-vous que les Russes ont évolué ? C'est pour plaire à nos beaux yeux ? Non. C'est parce qu'il y a eu un début de coalition où la France a eu une certaine place, disant que nous voulions à la fois la sanction du crime contre l'Humanité et la dissuasion pour retirer à Bachar El-Assad le permis de tuer. A partir de notre fermeté commune, les Russes évoluent, tant mieux. Il faut en même temps rester prudents..."

    Les Américains se disent prêts à discuter avec les Russes des armes chimiques. La France réclame t-elle ce matin d'être associée à toutes ces discussions ?

    "Bien sûr elle sera associée. J'aurai dans la journée à la fois mon collègue américain, je dois me rendre en Russie au début de la semaine prochaine, j'aurai mon collègue chinois, mes collègues européens, le secrétaire général de l'ONU... C'est une discussion permanente."

    Répétez vous ce matin, qu'à terme, Bachar El-Assad doit partir ?

     

    "Bien sûr qu'il partira. On imagine mal que quelqu'un qui est responsable de 110.000 morts puisse indéfiniment rester au pouvoir. Notre objectif est bien la négociation politique. Nous avons dit, et ça commence à être prouvé j'espère, que pour faire bouger la situation, il fallait faire preuve d'une grande fermeté."

    Vous voulez que soient jugés par la Cour pénale internationale les auteurs du massacre du 21 août. Faut-il arrêter Bachar El-Assad ou  va t-il se livrer ?

    "Non, ce n'est pas la procédure. Il y a eu une résolution du Conseil de sécurité il y a longtemps qui a été proposée et qui allait dans ce sens. Ban Ki-Moon parle de crime contre l'Humanité, il faut une saisine, ça passe par le Conseil de sécurité. Nous demandons, nous l'avons fait depuis longtemps mais nous le redemandons, que la Cour Pénale internationale puisse avancer."

    Les frappes franco-américaines étaient envisagées, préparées ; elles n'auront pas lieu ?

    "Il ne faut pas dire ça. C'est, je vous le répète, la fermeté qui peut permettre d'avancer. Pour nous, la fermeté, ça veut dire que si Bachar El-Assad n'accepte pas la dissuasion, qu'on lui supprime son permis de tuer, il faudra bien sûr une réaction..."

     

    Il continue à tuer, il a le permis de tuer avec des armes conventionnelles...

    "Aujourd'hui oui..."

    Il est peut-être en train de massacrer les chrétiens de Maaloula qui appellent au secours, qu'il faut aider...

    "Exactement"

    Les frappes restent comme une épée de Damoclès, une menace au-dessus de la tête de Bachar El-Assad...

    "Exactement"

    Poutine n'offre t-il pas une porte de sortie à Obama, indécis et peut-être soulagé ce matin...

    "Je ne suis pas dans la tête de Vladimir Poutine, mais il s'offre peut-être une porte de sortie à lui-même... Rester attaché comme à un rocher à Bachar El-Assad dont tout le monde reconnait maintenant qu'il a un armement chimique terrifiant et qu'il est responsable d'un massacre chimique, c'est très lourd."

    Poutine ne marque t-il pas le retour de la Russie grande puissance sur la scène internationale ? Il faut l'écouter ?

    "Pardon ?"

    Il faut l'écouter, Poutine ?

    "Il faut toujours l'entendre, bien sûr. Nous avons à beaucoup de reprises discuté avec le Russes..."

     

    Le Président va t-il s'adresser aux Français ?

    "Oui, il le fera, mais je pense qu'il a eu raison de dire qu'il le fera quand il aura les différents éléments en main. Les choses ont déjà bougé plusieurs fois ! La semaine dernière, on nous réclamait un vote à l'Assemblée Nationale. Quel sens aurait-il eu dans ces conditions ? Il y a le rapport des inspecteurs de l'ONU, il faut l'avoir, probablement même certainement la semaine prochaine. A partir des différents éléments, le Président s'exprimera. Mais ayez ceci à l'esprit : depuis le début, nous disons dissuasion et sanction ! Sanction parce qu'il y a eu un crime massif, dissuasion pour éviter que ça recommence. Et c'est cette même ligne de fermeté réfléchie que nous tenons."

    La Syrie ne fait-elle pas oublier d'autres menaces ? Tout indique que l'Iran progresse vers le nucléaire militaire... Son armement atomique n'est-il pas devenu inéluctable ? Ne va t-on pas le voir apparaître dans un an ou deux ?

    "Il n'est pas inéluctable mais il est extrêmement dangereux. J'ai toujours considéré que derrière le drame syrien il y avait la menace du nucléaire iranien. Vous comprenez bien que c'est uniquement en étant très ferme sur l'affaire syrienne que l'on peut arriver à dissuader les Iraniens d'aller vers l'arme nucléaire ce qui, tout le monde le comprend, dans cette région éruptive, serait un drame absolu."

    N'est-ce pas le moment d'aller à Téhéran ?

    "J'ai eu mon collègue iranien au téléphone l'autre jour, je le verrai à la fin du mois à l'ONU, donc je verrai le ministre des Affaires étrangères iranien."

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