Kofi Annan : "Quand ça va mal, c'est l'ONU qui prend"

SAISON 2013 - 2014
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    L'ancien secrétaire général de l'ONU nous raconte les tumultes qu'a connue l'organisation au cours des années passées à sa tête.

    Kofi Annan, ancien secrétaire général des Nations unies

    Ses principales déclarations :

    A New York, vous le dites dans votre livre, on vous appelait SG. Vous, vous traduisiez en disant "scapegoat", ce qui veut dire "bouc émissaire". Pourquoi ?

    "Si les choses vont bien, c'est grâce aux pays et aux chefs d'Etat. Quand ça va mal, c'est la faute de l'ONU. Les nations ne sont pas très sûres de savoir si l'ONU désigne le secrétariat ou les Etats membres. C'est très facile de dire que l'ONU, c'est le secrétaire général."

    Combien de guerres avez-vous connu ? On ne peut pas les compter...

    "Plus de 20... On ne peut pas les compter."

    Des guerres régionales, en Afrique, en Amérique latine, partout... A New York, c'est vous qui avez lancé la responsabilité de protéger quand les droits de l'homme et de la femme sont violés. Quand ça va mal, il faut donc intervenir.

    "Il faut intervenir politiquement, économiquement, faire pression sur les chefs d'Etat concernés pour qu'ils se comportent comme il faut. Et, si c'est nécessaire, utiliser la force."

    Dans quels cas ? Et qui le décide ?

    "Le Conseil de sécurité, qui travaille pour la communauté internationale, pour nous tous, prend la décision d'intervenir."

    Dans la volonté de mettre en place la responsabilité de protéger, vous avez été aidé de quelques chefs d'Etat, dont Jacques Chirac, on le signale. Les Etats-Unis étaient d'accord pour votre premier mandat. Mais pour le deuxième, vous étiez devenu trop indépendant. Les Américains n'aiment pas ça, hein ?

    "Non. On a eu une discussion. On s'est dit, il faut un secrétaire et un général. Le secrétaire général doit être les deux. Parfois, Washington préfèrerait un secrétaire général qui soit calme. Parce que quand on est trop actif ou trop indépendant..."

    Vous dites : "l'Amérique a trop souvent répugné à écouter tandis que le reste du monde s'est montré incapable de lui parler." D'autant plus qu'aujourd'hui, M. Obama préfère peut-être l'Asie à l'Europe et peut-être au Proche-Orient. Par exemple, au Proche-Orient, vous avez eu des difficultés. Des tensions, peut-être même des échecs ?

    "Oui, c'était un conflit très sérieux, très compliqué. Il y a toujours des discussions entre les Etats membres. Entre Israël et la Palestine, entre les Américains et les Nations unies. On avait eu un quartet dont j'étais membre."

    En tout cas, les Israéliens ont toujours été soutenus par tous les président américains.

    "En général, les Américains soutiennent les Israéliens."

    Pour votre action avec l'ONU en faveur de la paix, vous avez reçu le prix Nobel. La France conduit en ce moment une intervention militaire et humanitaire jugée dangereuse en Centrafrique. Et vous lui donnez raison. Pourquoi ?

    "On ne peut pas ne rien faire quand des gens sont en train d'être tués. Vous venez de parler de la responsabilité de protéger. La communauté internationale doit agir. L'ONU est lent : si on doit composer une force onusienne, il faut compter 3-4 mois. Or, il faut agir tout de suite. Donc je crois que le président Hollande et la France ont raison d'intervenir."

    Quand le président Hollande parle d'un délai de 6 mois, vous croyez ça possible ou que ce sera plus long ?

    "C'est possible. J'ai eu la même expérience avec le président Chirac au Congo. On avait des problèmes très sérieux et je lui avais demandé des forces pour 3 ou 4 mois, avant que l'ONU ne prenne la relève."

     

    Là, vous pensez que les casques bleus pourraient venir après.

    "C'est ça."

    Vous avez connu les drames de la Somalie, du Darfour, le génocide du Rwanda, qui a blessé tant de gens et tué tant d'Africains. Les Nations unies ne peuvent plus laisser des ethnies et des religions s'entretuer, vous le dites. Mais pourquoi tant de grands Etats font-ils preuve de tant d'indifférence et de tant d'égoïsme, Kofi Annan ?

    "Il y a d'abord une question politique. S'il n'y a pas un intérêt national à venir aider un autre pays, les pays parfois restent à l'écart. Evidemment, après, il y a des pays avec beaucoup de capacités qui pourraient se joindre à la France."

    Oui, il faut que ça touche les populations pour que les Etats finissent par rompre leur égoïsme. Les Etats de l'Afrique sont en crise. Vous avez attaqué vous-même des dictateurs africains. Vous vous êtes montrés sévères avec eux. Vous leur avez dit leurs vérités.

    "J'étais obligé. Si moi, je ne leur disais pas, qui le leur dirait ? Si ces choses-là étaient venues d'anciens pays colonisateurs, ça aurait pu moins bien passer. Mais moi, je suis Africain."

    Vous leur avez dit leurs quatre vérités. Et maintenant, certains évoluent vers la démocratisation. Il y a eu l'Afrique, les Balkans et aujourd'hui la Syrie. Vous avez rencontré à plusieurs reprises Bachar el-Assad, déjà au moment où vous avez fait la mission de paix après la guerre entre Israël et le Hezbollah. Ensuite, vous avez été dans une mission de médiation, à laquelle vous avez renoncé. Comment sort-on de la crise et de la guerre de Syrie ?

    "Je crois qu'il n'y a pas de solution militaire. On doit trouver une issue politique et pacifique. Donc, à la réunion qui doit s'organiser à Genève, tout le monde doit être là : l'opposition, le gouvernement syrien. J'espère que les Saoudiens et les Iraniens seront là aussi."

    Quand il y a une crise, que le sang coule et que les gens s'entretuent, par quoi commence-t-on ?

    "En Syrie, il faut commencer par parvenir à ce que les deux côtés, ceux qui soutiennent Assad et ceux qui soutiennent l'opposition, se mettent d'accord sur une approche. Le document de Genève est un consensus qu'ils ont signé, que les Russes et les Américains ont accepté."

     

    En Afghanistan, le président Karzaï est en conflit ouvert avec les Etats-Unis. L'Amérique l'a soutenu, financé, armé, perdu beaucoup d'hommes, les alliés aussi. Les talibans vont-ils reprendre le pouvoir à Kaboul ?

    "Ça ne peut pas être exclu. Ils l'ont déjà fait, ils peuvent le faire une deuxième fois. Les Afghans doivent s'organiser pour compenser le départ des soldats américains et étrangers."

    Tout ça pour arriver au point zéro.

    "Malheureusement, ce n'est pas exclu."

    L'ennemi n°1 aujourd'hui, est-ce que c'est le terrorisme ?

    "C'est difficile à dire, si c'est le terrorisme. Ça l'est évidemment, mais on a d'autres problèmes : le réchauffement climatique, par exemple, c'est le problème n°1 des gens qui n'ont rien à manger. Pour les Etats-Unis, le terrorisme est  le problème n°1 depuis 10 ans. Pour les autres..."

    C'est pour ça que votre fondation à Genève s'occupe de l'agriculture, de l'eau, de la pauvreté.

    "C'est ça."

    Tout au long de votre vie, vous avez rencontré un certain nombre de dirigeants de pays. Lesquels vous ont laissé le souvenir le plus fort ?

    "Mandela, qui vient de mourir. Fidel Castro était un homme intéressant."

    Il n'y a pas d'Européens ?

    "Il y en a. J'ai eu un très bon contact avec Jacques Chirac, on a très bien travaillé ensemble. C'est un ami qui me manque."

    Je ne vous demande pas qui vous a déçu. Vous étiez à Johannesburg pour l'enterrement de Mandela. Vous avez retenu le principe de Mandela : Ubuntu. Dit par Kofi Annan, qu'est-ce que ça donne ?

    "Ça veut dire : "Je suis parce que vous êtes." "

    Un message d'humanité solidaire.

    "C'est ça."

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