Balladur : "Éviter que la France soit prise en tenailles"

SAISON 2013 - 2014
  • A
  • A
    Partagez sur :

    La France "est de tous les pays du monde le seul qui ait pris l'initiative d'organiser une opération humanitaire pour éviter un massacre généralisé".

    Edouard Balladur, ancien Premier ministre

    Ses principales déclarations :

     

    La France sera représentée à Kigali par son ambassadeur, elle n'envoie aucun ministre. Vous lui donnez raison ou tort ?

    "Je lui donnerais raison de n'être représentée que par son ambassadeur, et je lui donne tort d'avoir envisagé d'envoyer un ministre. Les incidents qui se produisent étaient prévisibles compte tenu de ce qu'est M. Kagamé et de sa pratique constante : il cherche sans cesse à mettre en cause la France alors que lui-même n'a pas encore, au bout de 20 ans, réussi à rassembler le peuple rwandais, les Tutsi et les Hutu."

    La France a t-elle été complice ou acteur de la tragédie rwandaise ? Peut-on dire la vérité ?

    "La vérité, on ne peut pas la dire : on doit la dire ! Elle a été dite à plusieurs reprises : la France n'est en rien complice du génocide, au contraire. Elle est de tous les pays du monde le seul qui ait pris l'initiative d'organiser une opération humanitaire pour éviter un massacre généralisé : elle a tout de même permis de sauver quelques dizaines de milliers de vies, ce qui n'est pas grand-chose compte tenu de l'ampleur du génocide."

     

    On entend que la France aurait eu un rôle dans la préparation des violences et leur exécution...

    "C'est un mensonge, un mensonge intéressé. Permettez-moi de rappeler que le gouvernement que je dirigeais a, dès qu'il a été installé, mis fin à toutes les livraisons d'armes au Rwanda, et retiré les troupes françaises. Il n'y en avait plus que quelques dizaines, là depuis une vingtaine d'années, un certain temps."

    La France devait être au Rwanda comme elle était dans l'Afrique francophone...

    "Il fallait surtout qu'elle ne soit pas prise en tenailles dans une guerre civile qui se développait et qu'on ne pouvait pas arrêter. Quand il y a eu l'attentat contre le Président rwandais, la guerre civile s'est généralisée, les massacres ont commencé. La France a demandé à plusieurs reprises l'intervention d'une force internationale : elle ne l'a pas obtenue, compte tenu notamment de la réticence américaine. C'est là que M. Mitterrand et moi avons décidé d'envoyer une opération humanitaire, l'opération Turquoise."

    Avant Turquoise, avez-vous hésité, étiez-vous en accord Mitterrand et vous ?

    "Il y avait dans l'opinion française, et notamment dans les milieux ministériels parfois, un très fort courant en faveur d'une intervention de la France pour s'interposer entre Hutu et Tutsi. C'était extrêmement dangereux : ça aurait consisté à la faire intervenir dans une guerre civile à 8.000 km de la France, alors que déjà la communauté internationale lui reprochait d'avoir été trop présente aux côtés des Hutu."

    Ces accusations vous choquent ou vous les comprenez dans le climat d'aujourd'hui ?

    "Je ne les comprends pas. Je ne comprends jamais le mensonge et la mauvaise foi. Je le répète : la France est le seul pays au monde à avoir pris l'initiative pour sauver des vies ! Le seul ! D'ailleurs nous avons reçu de multiples félicitations après coup..."

    Barack Obama dit que le génocide n'était ni un accident ni inévitable...

    "Qu'est-ce qu'il était, alors ? Je ne comprends pas très bien ce que ça veut dire..."

    Une sorte de mea culpa américain...

    "Les mea culpa, il faut beaucoup s'en méfier ! Ils interviennent en général 10, 15 ou 30 ans après les faits, et en général on a tendance à battre sa coulpe sur la poitrine d'autrui."

    Aujourd'hui c'est l'honneur des gouvernants, de l'armée, des soldats français qui est en cause. Vous sentez-vous visé aussi ?

    "Je ne me sens pas visé, mais je suis résolu à défendre par tous les moyens la réputation et l'honneur de notre armée. Je me suis rendu au Rwanda pendant l'opération Turquoise : j'ai pu voir le rôle des militaires français qui étaient admirables, beaucoup de victimes qui étaient dans des conditions d'atroce dénuement, de misère morale et physique. Je rends hommage à l'armée française et à son rôle."

    C'est l'opération Turquoise. On dit que pendant ce temps-là les massacres ont continué et même que les militaires français auraient fermé l'œil...

    "Mais les militaires français n'étaient pas au Rwanda à ce moment-là ! Nous étions à la frontière du Rwanda et du Zaïre, j'avais surtout demandé qu'ils n'interviennent pas au centre du Rwanda. Je ne voulais pas que la France et l'armée française sont prises en tenailles dans une opération de guerre civile : on n'aurait pas manqué de nous en faire porter la responsabilité."

     

    La France était seule, dites-vous...

    "Pratiquement seule, oui."

     

    Acceptez-vous que le secret défense soit levé ? Que les documents soient déclassifiés et publiés ?

    "En ce qui me concerne, ça ne me pose aucun problème. Mais en matière de secret défense, il faut se comporter comme quelqu'un de responsable : savoir exactement ce qu'il y a dans les dossiers, ce que je ne sais pas. Je suis certain qu'il n'y a rien qui puisse mettre en cause l'action de l'armée française en tant que tel et l'action du gouvernement français de l'époque."

    Quand on entend ces reproches 20 ans après, donnez-vous raison à la France d'être allée en Centrafrique ?

    "La France a des responsabilités particulières en Afrique. Je comprends parfaitement qu'elle ait décidé d'intervenir au Mali et en Centrafrique où la situation est infiniment plus difficile..."

    A propos de Jean-Louis Borloo : on lui souhaite bon anniversaire et bon rétablissement ?

    "Bien entendu ! Jean-Louis Borloo est une personnalité particulière dans le milieu politique, par son originalité, son intelligence, sa créativité. Je souhaite de tout cœur que la décision qu'il a prise ne soit que temporaire."

    Une perte pour le débat républicain ?

    "Certainement."

    Déclaration de politique générale demain. Vous qui l'avez vécu : c'est une épreuve ?

    "Une épreuve ? Non ! C'est une nécessité, il faut en passer par là !"

    Pas un plaisir ?

    "Oh, si, si ! C'est toujours agréable de dire ce qu'on pense ! J'espère que ce sera le cas demain. »

    Manuel Valls doit répondre à une France angoissée et qui doute...

    "Et il n'a qu'un moyen d'en sortir : être clair, précis, fixer des échéances, préciser un calendrier. La France a soif de clarté, elle veut savoir où elle va. Tout le monde sait les mesures qu'il faut prendre : restaurer notre compétitivité pour créer de l'emploi. Pour cela, il faut sans doute faire à titre transitoire quelques sacrifices. Autant vous le dire clairement, aux Français, je suis persuadé qu'ils sont aptes à le comprendre."

    Les émissions précédentes