Venezuela : de la rue au Parlement, un pays en proie au chaos

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Venezuela : de la rue au Parlement, un pays en proie au chaos
Depuis plus de trois mois, les manifestations sont quasi-quotidiennes au Venezuela, en proie à une crise économique, politique et sociale.@ FEDERICO PARRA / AFP
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Des partisans du président Maduro ont violemment pénétré dans l'enceinte du Parlement, mercredi, blessant sept députés. Un nouveau cap franchi dans la crise qui touche le pays depuis trois mois.

Chaque jour, le spectre de la guerre civile grandit dans les rues de Caracas. Alors que les manifestations hostiles au gouvernement vénézuélien ont fait 91 morts depuis le 1er avril, un nouveau cap dans la violence a été franchi mercredi. Une centaine de partisans du président Nicolas Maduro, armés de barres de fer, "de pierres, de bâtons et de couteaux" ont fait irruption au Parlement, unique institution du pays contrôlée par l'opposition, et s'en sont violemment pris à plusieurs députés, faisant sept blessés parmi les élus.

  • Que s'est-il passé mercredi au Parlement ?

Mercredi 5 juillet : comme chaque année à cette date, le Venezuela fête son indépendance. Pour l'occasion, le président Nicolas Maduro assiste à un défilé militaire dans les rues de Caracas. Non loin de là, dans l'enceinte même du Parlement, le gouvernement improvise une cérémonie, avant l'arrivée des députés. Le vice-président, accompagné du chef des armées et de plusieurs militants chavistes, prononce un discours de quinze minutes dans lequel il appelle "les exclus par le modèle capitaliste et par une classe politique apatride", à savoir l'opposition, à réaffirmer leur engagement pour la révolution. La réaction ne tarde pas.

Un stade a été franchi mercredi

Alors que les députés viennent d'arriver à l'Assemblée, près d’une centaine de personnes forcent le portail d'entrée du Parlement. Certains sont cagoulés, d'autres sont vêtus de rouge, la couleur du parti socialiste au pouvoir. Tous sont des partisans du président Maduro. Les assaillants s'en prennent alors physiquement aux élus de l'opposition. Des vidéos postées sur les réseaux sociaux montrent des députés au visage ensanglanté, cherchant la sortie dans les couloirs de l'Assemblée, au milieu d'une épaisse fumée provoquée par des jets de pétards et de grenades assourdissantes.

Bilan : sept élus et une dizaine d'employés blessés, selon l'opposition. Des journalistes se sont par ailleurs fait voler leur matériel dans l'enceinte du bâtiment, où près de 350 personnes ont été séquestrées pendant neuf heures. "Un stade a été franchi mercredi", affirme Paula Vasquez Lezama, sociologue à l'EHESS, spécialiste du Venezuela et "bouche bée" après ces évènements. "C'est la garde nationale bolivarienne qui a ouvert les grilles du Parlement. Les militaires sont complices de l'assaut", s'indigne-t-elle. 

Certains partisans de Maduro, restés à l'extérieur, brandissaient quant à eux des armes, menaçant, entre deux diffusions des discours de l'ex-président Hugo Chavez, de couper l'eau et l'électricité du Parlement. Selon l'opposition, ces groupes pro-Maduro auraient été armés par l'exécutif. Le chef de l'État, évoquant d'"étranges" violences, a cependant nié toute implication. "Je condamne absolument ces faits. Je ne vais être complice d’aucune violence", a-t-il déclaré, affirmant avoir ordonné une enquête. Non sans inviter l'opposition à s'interroger sur les troubles provenant de ses propres rangs.

  • Comment la communauté internationale réagit-elle ?

Plusieurs pays se sont indignés des violences de mercredi. Alors que le président Maduro dénonce des projets visant à le renverser avec le soutien de Washington, le département d'État américain a dénoncé dans un communiqué un "assaut inacceptable", estimant que cette "violence, perpétrée pendant la célébration de l'indépendance du Venezuela, est un assaut contre les principes démocratiques chéris par les hommes et les femmes qui se sont battus pour l'indépendance du Venezuela il y a aujourd'hui 206 ans".

"Je condamne cette attaque grotesque de l'Assemblée vénézuélienne", a déclaré quant à lui l'ambassadeur britannique John Saville, sur Twitter.



De son côté, le Mercosur (Brésil, Argentine, Uruguay et Paraguay) a exprimé son "rejet le plus catégorique" d'une telle agression, parlant d'un "asservissement" du pouvoir législatif par l'exécutif : "Cela est inadmissible dans le cadre d'un fonctionnement démocratique", a insisté le communiqué du marché commun sud-américain.

Comment les violences ont-elles débuté ?

Cet incident survient alors que le pays traverse sa pire crise économique et politique depuis des décennies. Depuis le 1er avril, une vague de manifestations, quasi-quotidiennes, a déjà fait 91 morts, dont un dernier mardi.

Les premières protestations ont démarré après que la Cour suprême vénézuélienne s'est octroyée les pouvoirs du Parlement, dont celui d'édicter les lois. Une décision qui aurait permis au président chaviste de concentrer tous les pouvoirs : exécutif, judiciaire, législatif et régalien. Face à l'indignation de la communauté internationale, de l’Union européenne à l’Organisation des États américains (OEA), en passant par les États-Unis, la Cour suprême avait finalement fait machine arrière 48 heures plus tard. Sans pour autant calmer la colère des opposants. 

À Caracas, au service pédiatrie de l'hôpital public, j'ai vu des choses inimaginables

D'abord parce que le pays, très dépendant du pétrole, est englué dans l'une des plus graves crises économiques de son histoire. Il enregistre aujourd'hui le pire taux d'inflation au monde. Le président Nicolas Maduro avait lui-même admis dès janvier 2016 une situation "catastrophique". "À Caracas, au service pédiatrie de l'hôpital public, j'ai vu des choses inimaginables : les enfants ne sont pas nourris, des maladies tropicales qui étaient éradiquées resurgissent et la machine de dialyse est contaminée par une bactérie mortelle. Autre exemple, le budget pour la recherche de l'université de sciences la plus importante du pays est de 900 euros cette année", témoigne encore depuis Caracas la sociologue Paula Vasquez Lezama, jointe par Europe1.fr. "Les gens souffrent dans tous les milieux", continue-t-elle. Selon l'Insitut Datanalisis, 95,1% des Vénézuéliens qualifient ainsi de "négative" la situation du pays.

Ensuite parce que cette crise économique se double d'une crise institutionnelle. Maduro, au pouvoir depuis 2013, a récemment lancé un projet d'assemblée Constituante, dont les membres seront élus le 30 juillet. Selon le vice-président, changer la Constitution permettra d'"assurer définitivement l'indépendance" du Venezuela. L'opposition de centre-droite, majoritaire au Parlement depuis les législatives de 2015, y voit en revanche une manœuvre pour s'accrocher au pouvoir. "Cette Constitution, elle est calquée sur le modèle cubain et sur celui de Benito Mussolini. C'est la fin de la démocratie", lâche encore Paula Vasquez Lezama.

Sous pression, le président Maduro bénéficie toujours du soutien de l'armée, mais la critique s'étend à présent jusque dans son propre camp. La procureure générale du pays, Luisa Ortega, une chaviste entrée en dissidence, comparaîtra la semaine prochaine devant la Cour suprême. "Elle est devenue un symbole très important", explique Paula Vasquez Lezama. "Elle représente plein de gens qui ne peuvent pas se manifester car la répression qu'on subit dans ce pays est énorme."

  • À quelles suites peut-on s'attendre ?

Si la Cour suprême reconnaît Luisa Ortega coupable, cette figure de la dissidence chaviste pourrait être destituée. Cette décision requiert cependant le feu vert du Parlement. Une hypothèse hautement improbable, les députés de l'opposition ayant ovationné la procureure dans l'hémicycle lundi. Mais depuis un an et demi, le TSJ annule systématiquement toutes les décisions du Parlement. Il ne devrait donc pas tenir compte de son avis. Dès mardi, il a d'ailleurs désigné comme vice-procureure et donc possible successeur de Luisa Ortega l'avocate chaviste Katherine Harrington, sanctionnée en 2015 par les États-Unis pour violations des droits de l'homme.

Chaque jour, on peut s'attendre à pire

"Nous sommes face à une tentative de coup d'État contre la procureure, qu'on essaie d'écarter de son poste de façon frauduleuse", commente l'expert en droit constitutionnel José Ignacio Hernandez, prédisant une "radicalisation de la crise". Mais "la stratégie plus agressive de Maduro envers les dissidents chavistes va probablement se retourner contre lui" en incitant Luisa Ortega à s'exprimer "encore davantage" et l'opposition à "continuer ses manifestations", estime le cabinet Eurasia. "Chaque jour, on peut s'attendre à pire", commente Paula Vasquez Lezama. "Aujourd'hui, il pleut à Caracas, mais la manifestation risque néanmoins d'être énorme", pronostique-t-elle.

Face au projet pour le moins controversé de réforme constitutionnelle de Nicolas Maduro, l'opposition prévoit par ailleurs d'organiser un référendum officieux le 16 juillet prochain, pour marquer "l'heure zéro" de son "soulèvement". Le président vénézuélien, dont le mandat court jusqu'en décembre 2018, a déjà rejeté ce vote mardi, le qualifiant d'illégal et d'anticonstitutionnel.