Turquie : "Les beaux jours d’Erdogan sont derrière lui"

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Turquie : "Les beaux jours d’Erdogan sont derrière lui"
La victoire écrasante du parti de la justice et du développement ne présage pas d’un futur paisible pour le président islamo-conservateur Recep Tayyip Erdogan.@ AFP
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DÉCRYPTAGE – La victoire écrasante du parti de la justice et du développement ne présage pas d’un futur paisible pour le président islamo-conservateur Recep Tayyip Erdogan.

3' CHRONO

Contre tous les pronostics, le Parti de la justice et du développement (AKP, islamo-conservateur) – parti du président Recep Tayyip Erdogan - s'est largement imposé en raflant 49,4% des suffrages et une majorité absolue de 316 des 550 sièges du Parlement. Une surprise ? Oui, si l’on regarde les sondages d’avant scrutin. "La victoire n’était pas acquise d’avance, du fait, notamment, des attentats qui se sont produits il y a un mois et de la dérive autoritaire d’Erdogan", observe Philippe Moreau Defarges, chercheur à l’Ifri, spécialiste des questions européennes.

Une évolution sans pareil en quatre mois. "En même temps, c’est une surprise typiquement occidentale, comme si la démocratie devait toujours l’emporter et comme si les opinions devaient rejeter tout pouvoir autoritaire", poursuit-il, soulignant que "ce que montre cette élection, c’est que le pouvoir est un refuge". Un refuge face aux violences dont la Turquie a été victime ces derniers mois (un attentat-suicide a fait plus de 100 morts début octobre à Ankara).

Depuis le dernier scrutin de juin dernier – élection au cours de laquelle le président Erdogan avait perdu la majorité – la situation a "énormément évolué", estime le spécialiste des questions européennes. "Il y a une très grande incertitude sécuritaire dans le pays aujourd’hui et Erdogan se place comme le "sauveur", comme l’homme de la situation pour beaucoup de Turcs", ajoute-t-il.                

Le spectre du chaos. En effet, pendant toute la campagne, le président et son Premier ministre Ahmet Davutoglu se sont posés en seuls garants de la sécurité et de l'unité du pays, agitant le spectre du "chaos" en cas d'absence de majorité absolue d'un seul parti. "Erdogan n’a eu cesse de se présenter comme le seul rempart face aux agressions terroristes", explique Didier Billion, directeur-adjoint de l’IRIS. "Toute l’instabilité et la fragilité existantes ont concouru à solidifier son parti et les résultats de celui-ci" ajoute-t-il.

Et dans un contexte fragile également économiquement, le résultat du scrutin a été accueilli très favorablement. La bourse d'Istanbul a ouvert sa séance sur une hausse de plus de 5%, alors que la livre turque, qui avait perdu plus de 20% de sa valeur depuis le début de l'année, a enregistré un sursaut de plus de 4% face au dollar et l'euro.

Une instabilité qui échappe à Erdogan. "La Turquie est un pays qui vit de l’échange, mais la situation internationale n’est pas vraiment favorable en ce moment", rappelle néanmoins Philippe Moreau Defarges. "Il y a eu un dérapage inflationniste auquel le gouvernement va devoir s’attaquer. La Turquie va devoir se moderniser et redevenir compétitive comme beaucoup d’autres pays d’ailleurs", estime-t-il, soulignant que "s’ajoutent à ce défi économique, ceux liés à l’instabilité de la région".

"Les beaux jours d’Erdogan sont derrière lui", estime Philippe Moreau Defarges. "Une grande partie de l’avenir de la Turquie ne dépend plus de lui, mais de ce qui se passe à ses frontières : la situation en Syrie", souligne le chercheur de l’Ifri.     

"Il veut gommer Atatürk". Mais le président turc veut garder sa posture d’homme fort. Pour Didier Billion, de l’IRIS, l’objectif de Recep Tayyip Erdogan est clair : il veut faire de la Turquie en 2023 - année du centenaire de la république – l’un des dix Etats les plus puissants de la planète. "Il veut marquer l’histoire de la Turquie contemporaine de son empreinte et gommer peu à peu l’influence de Mustafa Kemal Atatürk (le fondateur de la Turquie républicaine) pour le remplacer".