République démocratique du Congo : l'opposition chrétienne ne veut plus de Joseph Kabila

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République démocratique du Congo : l'opposition chrétienne ne veut plus de Joseph Kabila
Joseph Kabila, au pouvoir depuis 2001, aurait du quitter le pouvoir en décembre 2016. @ PHILL MAGAKOE / AFP
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Dimanche, des heurts ont encore éclaté à Kinshasa après un nouvel appel des catholiques à marcher pacifiquement.  

Dimanche, des églises de Kinshasa ont de nouveau été le théâtre de heurts entre forces de l'ordre et opposants au dirigeant Joseph Kabila. Selon la Mission des Nations-Unies au Congo (Monusco), six personnes ont été tuées et 49 autres blessées. Le 31 décembre dernier déjà, des marches organisées par la communauté chrétienne avaient déjà été dispersées par la police et 12 enfants de chœur avaient été interpellés. Le président congolais aurait dû quitter le pouvoir en décembre 2016 mais il s'accroche au pouvoir, une situation que l'Eglise locale n'accepte pas.

Kabila au pouvoir depuis 17 ans. C'est en 2001, à la mort de son père, que Joseph Kabila, 46 ans, est arrivé au pouvoir. Après une première phase de transition où il doit faire face à un contexte de guerre civile, il se fait élire président en 2006, puis, est réélu pour un deuxième mandat en 2011. Le 20 décembre 2016, il aurait dû quitter le pouvoir afin de respecter la constitution qui limite à deux le nombre de mandats présidentiels. Mais il n'en a rien fait, aggravant encore plus son bilan en matière de démocratie. En plus d'avoir fait éloigner plusieurs opposants (dont le principal, Moïse Katumbi, réfugié en Belgique depuis 2016), Joseph Kabila a banni la presse du palais présidentiel et attire de nombreux soupçons de prévarication.

Une Eglise qui apaise… avant de s'opposer. Quel a été le comportement de l'Eglise face à la volte-face de Kabila ? Quand en 2016, le président avait demandé un sursis pour rester au pouvoir, elle avait servi de médiatrice. Concrètement, elle avait calmé l'opposition en offrant sa garantie : de nouvelles élections seraient organisées en décembre 2017 pour choisir le successeur de Kabila. Mais ce dernier n'a pas respecté cet accord. Mettant en avant des troubles persistants dans le pays, il a décidé de repousser cette échéance électorale au plus tard au 23 décembre 2018. Mais des proches du parti de Kabila (Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie, PPRD) évoquent plutôt le printemps 2019. De quoi mettre en colère l'opposition politique mais aussi chrétienne qui a décidé de s'exprimer dans la rue depuis décembre dernier.

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JUNIOR KANNAH / AFP


Des marches pacifiques réprimées violemment. Le dimanche 31 décembre, "jour du seigneur" pour les chrétiens, les église de RDC ont été une première fois attaquées. Des marches pacifiques anti-Kabila avaient en effet organisées. Le "comité laïc de coordination" (CLC), une association fondée en novembre 2017 et reconnue par le Vatican, avait invité les fidèles à marcher, bibles, chapelets et crucifix à la main. Un appel derrière lequel se sont rangés Moïse Katumbi, Martin Fayulu, Félix Tshisekedi, tous membres de l'opposition. Leurs exigences ? Que Kabila se déclare publiquement non candidat à sa propre succession et qu'un "calendrier électoral consensuel".

Mais le mouvement a été étouffé dans l'oeuf. Coupure internet, déploiement sécuritaire, barrages policiers : les autorités congolaises ont en effet sorti l'artillerie lourde. Selon des témoins, les policiers ont même agi directement dans les églises y envoyant des gaz lacrymogènes alors que les fidèles étaient en pleine prière. Et la plus grande église du pays, Notre-Dame du Congo, située dans le quartier populaire de Lingwala, au nord de Kinshasa, a aussi été évacuée par la force.

Des morts… niés par Kinshasa. Trois jours après ce premier bain de sang, le cardinal de Kinshasa, Monsengwo, 78 ans, a haussé le ton. Lors d'une messe pour les victimes de la colonisation belge, il a critiqué le pouvoir en place, comparant ses pratiques aux barbaries du passé congolais. Puis, il n'a pas hésité à être plus explicite en demandant le départ des "médiocres".

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Le cardinal Monsengwo ne mâche pas ses mots face au pouvoir de Joseph Kabila. EDUARDO SOTERAS / AFP


Mais le lendemain, Kinshasa s'est obstiné en se croyant dans son bon droit : le gouvernement a en effet félicité les forces de sécurité pour avoir agi avec "rigueur" et "fermeté". Selon lui, "aucun mort" n'a été enregistré. Pour l'ONU, le bilan est tout autre : cinq personnes ont été tuées.  Assez pour que le secrétaire général adjoint pour les opérations de paix des Nations unies, Jean-Pierre Lacroix, demande le lancement d'enquêtes "pour établir les responsabilités et traduire en justice les auteurs présumés de violations des droits de l'homme".

Après les derniers incidents survenus lors des messes de dimanche, Kinshasa continue de faire la sourde oreille. La Monusco a rapporté un bilan élevé : six morts, 57 blessés et 111 personnes arrêtées. Selon le porte-parole de la police nationale, seuls deux morts sont à déplorer et neuf policiers ont par ailleurs été blessés, dont deux grièvement.

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Dimanche à Kinshasa, des marches interdites ont été organisées par un collectif catholique contre le maintien au pouvoir du président Joseph Kabila. © JOHN WESSELS / AFP


La communauté internationale met la pression… en vain ? Face au risque de voir une nouvelle dictature s'installer en Afrique subsaharienne, la France a demandé à Joseph Kabila d'honorer ses engagements, à savoir organiser au plus vite des élections présidentielles. Le patron de l'ONU, Antonio Guterres a, lui, été plus clair : le président doit quitter le pouvoir. Le pape François, ému que des églises soient prises pour cible, a demandé dimanche aux autorités de "mettre en oeuvre tous leurs efforts pour éviter toute forme de violence et chercher des solutions en faveur du bien commun". Mais pas sûr que ces appels aient le moindre effet sur Joseph Kabila. "Le régime est préparé à l'émeute, la force est avec lui", selon François Soudan, directeur de la rédaction au magazine Jeune Afrique. Entre des sanctions internationales qui ne font pas peur à Kabila et une opposition peu crédible, ce spécialiste entrevoit plusieurs scénarios : un retrait de la vie politique suivie d'une retraite paisible dans son domaine privé, "l'instauration d'une dictature militaire" ou bien une solution temporaire, repousser ad vitam aeternam de nouvelles élections. Car le vrai défi, explique François Soudan, est là : organiser (et réussir) des élections d'ici décembre prochain pour 45 millions d'électeurs répartis sur 2,5 millions de km2, soit environ quatre fois la France, relève de "l'absurde".