En Turquie, à la rencontre de passeurs de migrants

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Europe 1 est allé à la rencontre d'une filière de passeurs installée le port de Mersin, en Turquie.

Avec sa chemise blanche immaculée, Abou Laith ressemble à un businessman comme des centaines d'autres. L'envoyée spéciale d'Europe 1 Gwendoline Debono l'a rencontré dans une crique à l'abri des regards au sud de la Turquie. Abou Laith en a fait le point de départ des expéditions qu'il organise. Grâce à ses services, des centaines de migrants traversent la Méditerranée en espérant atteindre les côtes européennes.

Depuis le début de la guerre dans leur pays, 150.000 Syriens sont venus trouver refuge à Mersin, un port turc d'un million d'habitants. Ils ont fui les bombes et les combats qui ont tué plus de 220.000 de leurs compatriotes. Parmi ces réfugiés, certains ne voient la Turquie que comme une étape de leur exil. Leur rêve ultime a un nom : l'Europe. Pour eux, Mersin a le visage d'un pont vers les côtes italiennes. Quatre filières de passeurs s'y partagent les espoirs des aspirants migrants.

Pour traverser la Méditerranée, il suffit d'aller dans une des deux "agences de voyage" clandestines de la ville. Elles n'ont pas pignon sur rue, mais c'est tout comme. Ouvert de 9h à 17h, le bureau n'a pas de vitrine, juste un ordinateur. Un des hommes assis derrière l'écran explique les démarches : "Vous nous donnez une copie du passeport et on signe un contrat". "Avec votre signature, votre argent est garanti", promet-il. Si la traversée est annulée, l'homme affirme que les migrants récupèrent leur argent. Un service "satisfait ou remboursé" jusqu'à la mort. "Si vous mourez durant la traversée, l'argent revient à votre famille", indique-t-il calmement.

Jusqu'au mois de septembre, la mer est calme, les conditions parfaites pour embarquer sur l'un des bateaux à usage unique acheté par ces filières. Car depuis le port turc, la traversée se fait sur des gros cargos, plus sûrs que les coquilles de noix qui partent de Libye. Des bateaux en fin de vie "achetés sur internet", assure Abou Laith, un de ces passeurs. Ce Syrien raconte : "On a négocié et retapé notre dernier bateau en Egypte pour 200.000 dollars". Un investissement conséquent mais vite rentabilisé.

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Je ne les escroque pas, je leur offre une nouvelle vie

A 6.000 dollars par traversée et par client, 400.000 dollars (plus de 350.000 euros) atterrissent tous les jours dans les caisses de cette filière de Mersin. En une semaine, les dépôts d'argent peuvent atteindre jusqu'à 3 millions de dollars, selon les trafiquants. Et la "haute saison" pour la traversée de la Méditerranée ne fait que commencer. Abou Leis, lui, touche 900 euros par passager.


Sur un cargo clandestin par Europe1fr

L'ancien trafiquant d'armes reconverti dans le trafic d'êtres humains se défend de profiter de la situation désespérée des migrants. "Je ne les escroque pas", martèle-t-il, "je leur offre une nouvelle vie". "Le père qui monte sur le bateau le fait pour permettre à son fils de faire ses études plutôt que mourir dans un bombardement ou à cause d'un kamikaze", certifie le passeur, qui va même plus loin. A l'entendre, il est engagé dans l'humanitaire : "Quoi que vous pensiez, je suis plus efficace que l'ONU qui ne fait rien. A part nous, tout le monde se fiche de ce qui arrive à ces gens !".

Chaque cargo peut transporter plusieurs centaines de "clients". Pour rejoindre l'embarcation, les migrants doivent d'abord prendre place sur de petits bateaux pneumatiques "par groupe de 50", explique Abou Laith. Le Syrien insiste sur un point essentiel de son travail de passeur : la discrétion. "On fait attention à ce qu'il n'y ait jamais de lumière" au moment d'embarquer les passagers. "On ne part jamais les soirs de pleine lune, ni le matin ou dans la journée". Les départs se font toujours la nuit, c'est une question de professionnalisme, assure-t-il. Si quelqu'un surprend les passeurs et leurs passagers, "il faut reporter le voyage".

Entendu sur Europe 1
Le capitaine appelle à l'aide en se faisant passer pour un passager

Bateau migrants passeurs

© Europe 1/Gwendoline Debono

La technique alternative mise au point par les passeurs a pour théâtre le port de plaisance de Mersin. Pour 10.000 dollars, ils louent un bateau. Abou Laith détaille le stratagème : "Parmi les migrants, nous choisissons un homme, à qui on donne un costume, et une fille, à qui nous achetons une robe de mariée". Les autres migrants sont chargés de jouer les invités de ce mariage imaginaire, "en chantant et dansant sur le pont". La scène n'éveille pas les soupçons des forces de l'ordre. Le bateau s'éloigne ensuite avant d'éteindre toutes les lumières et de se diriger vers la position GPS du cargo qui mouille dans les eaux internationales, à deux heures de navigation.

Aux commandes du cargo à usage unique : un migrant-capitaine. Les passeurs recrutent un candidat avec des notions de navigation, lequel "amène le bateau jusqu'aux eaux italiennes mais ne paye pas" pour sa traversée, dévoile Abou Laith. Le passeur n'hésite pas à raconter la suite des événements, d'un cynisme sans bornes : "Une fois que les garde-côtes sont proches, le capitaine appelle à l'aide en se faisant passer pour un passager. Il bloque les moteurs et dit : 'Aidez-nous ! Le capitaine est parti, on est seuls à bord !'" Quand les garde-côtes sont trop loin, des équipages commerciaux sont parfois appelés à la rescousse et détournés vers le bateau faussement à la dérive.

Au mois de mai, 5.800 migrants avaient été sauvés des flots méditerranéens en un week-end. Face à l'augmentation du nombre d'embarcations clandestines, l'Union européenne a pris des mesures contre les passeurs. Les Vingt-Huit voudrait pouvoir détruire leurs bateaux sur les côtes libyennes, de l'autre côté de la Méditerranée. Les cargos qui partent de Turquie, comme ceux d'Abou Laith, ne devraient en revanche pas craindre d'être coulés.

>> Réécoutez le reportage de Gwendoline Debono dans la matinale d'Europe 1 :

Mersin est un port turc situé au bord de la mer méditerranée. Selon le dernier recensement officiel, cette ville comptait 1.056.331 habitants d'habitants avant le début du conflit en Syrie en mars 2011. Depuis, on évalue à 150.000 le nombre de Syriens venus s'y réfugier pour fuir les bombes et les combats.