Québec : les leaders de la fronde

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Québec : les leaders de la fronde
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PORTRAITS - Coup d’œil sur ces étudiants figures de la lutte contre la hausse des frais de scolarité.

Leur nom est Feuq, Fecq, et Classe. Les trois principales associations syndicales des étudiants québécois font la Une des journaux locaux depuis quatre mois. La Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ), la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ) et la Coalition large de l'association pour une solidarité syndicale étudiante (Classe) conduisent la lutte contre la hausse des frais de scolarité, qui secoue le pays depuis le début de l'année.  À leur tête, Martine Desjardins, Léo Bureau-Blouin et Gabriel Nadeau-Dubois font office de figures de proue du mouvement. Portrait de ces étudiants en colère.

Martine Desjardins, la force tranquille

La présidente de la Feuq, 30 ans, dirige depuis un an la plus importante association étudiante du Québec, qui regroupe 125 000 adhérents. Décrite comme sage et tranquille par ceux qui la connaissent, elle ne semble rien avoir d'une révolutionnaire en apparence.

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© REUTERS

Ainée de trois enfants, elle a grandi dans une famille unie et modeste, pas militante, d'une banlieue de classe moyenne. "Martine Desjardins a eu une adolescence tranquille. Quelques folies, sans plus. Pas de drogue, pas d'alcool. Elle a fait son cégep en deux ans, puis elle a bouclé son baccalauréat et sa maîtrise en science de l'éducation", décrit la presse canadienne.

Elle poursuit avec une thèse sur "les relations père-enfant et la capacité d'adaptation à l'école". L'été, elle travaille comme intervenante sociale dans le quartier Saint-Michel, où elle découvre les gangs de rue et la prostitution.

Martine Desjardins devient militante au début de son doctorat. "Elle s'ennuyait dans son bureau, loin de l'agitation du campus. C'est le coup de foudre. Elle s'engage et gravit les échelons du mouvement étudiant. Quand elle a été élue présidente de la FEUQ, elle savait que l'affrontement avec le gouvernement était inévitable. Elle ne lâche jamais. Une tête dure", raconte le site Presse.ca.

Plus tard, elle voudrait enseigner à l'université. "Attaquer les recteurs, puis leur demander de m'offrir un poste, ça prend beaucoup de cran", raconte-t-elle simplement en riant. Sage et tranquille, même  face au gouvernement et à la tête de 125 000 étudiants.

Léo Bureau-Blouin, "l’archétype du futur ministre"

Le jeune président de la Fecq, 20 ans, est décrit comme un orateur hors pair.  Calme et cultivé, il a été élevé par des parents travaillant tous deux dans les arts visuels et contemporains.

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 Léo Bureau-Blouin semble tenir son esprit militant de son père. Ce dernier dirigeait en effet quelques années plus tôt un collectif de jeunes sans emploi, qui voulait mettre fin à une mesure discriminatoire dans le programme d'aide sociale.

"On avait beaucoup de discussions à la table, pas seulement des questions d'ordre politique, mais aussi des questions d'ordre philosophique, qu'est-ce que la justice, par exemple. Le Siècle des lumières est quelque chose avec lequel Léo est très familier", raconte ce dernier, cité par la Presse.ca.

Léo Bureau-Blouin lit beaucoup, et ses références vont des livres du sociologue Saul Alinsky aux mémoires de Barack Obama.  Le jeune militant étudie en ce moment les Sciences humaines au Cégep (pré-université) de Saint-Hyacinthe. " Une amie l'a encouragé à se joindre à l'association étudiante plutôt que de simplement se montrer critique. Il a rapidement gravi les échelons jusqu'à se retrouver président de la Fédération étudiante collégiale du Québec", raconte Presse.ca.

Interviews, manifestations, négociations… Depuis le début du conflit il y a quatre mois, Léo Bureau-Blouin est sur tous les fronts. Une situation qu'il vivrait mal, la jugeant "déstabilisante". "Il est sensible. Il a l'impression de faire la bonne chose et ça doit être difficile de se rendre compte que ce n'est pas tout le monde qui partage ses opinions", raconte une ancienne de ses enseignantes, dont il est proche.

Outre les foudres des partisans de la hausse des frais de scolarité voulue par le gouvernement, il s'attire en effet les reproches des radicaux du mouvement. Car Léo Bureau-Blouin est un modéré, et a fait savoir qu'il accepterait une hausse limitée des frais.

Mais d'autres voient du coup en lui un leader politique potentiel. "C’est l’archétype du futur ministre. Il parle un peu la langue de bois. Mais il évite les excès révolutionnaires qui rendent la discussion politique impossible. Ce n’est pas avec ce genre d’homme qu’on porte une crise à son paroxysme mais c’est avec eux qu’on peut espérer les dénouer positivement. En un sens, il représente l’aile modérée du gouvernement étudiant", raconte sur son blog le journaliste québécois Mathieu Bock-Côté.

Léo Bureau-Blouin doit quitter son mandat de président le 1er juin prochain, laissant la place à Eliane Laberge, 19 ans.  Il attend désormais une réponse de la Faculté de droit de l’Université de Montréal. Et ne précise pas s'il continuera le militantisme. "On voit bien dans le contexte actuel que le milieu juridique joue un rôle important dans les combats politiques, souligne simplement le jeune homme interrogé par Metro. C’est un atout important que j’aimerais mettre au profit du plus grand nombre".

Gabriel Nadeau-Dubois, l'agitateur

Co-porte-parole avec Jeanne Reynaolds de la Coalition large de l’association pour une solidarité syndicale étudiante (CLASSE), Gabriel Nadeau-Dubois privilégie "l’agit-prop". Les détracteurs de cet étudiant en Histoire, Culture et Société à l’université de Montréal (UQAM) vous diront qu’il privilégie tout simplement la politique au détriment du mouvement étudiant.

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Aujourd’hui âgé de 21 ans et issu d’une famille aussi portée sur l’écologie que sur le syndicalisme, il représente avec Jeanne Reynolds l'aile la plus contestataire du mouvement et commence même à  être victime de son nouveau statut. Destinataire d’une avalanche de menaces de mort, Gabriel Nadeau-Dubois a supprimé son compte Facebook, ne sort désormais plus seul et ne peut se passer des services de trois gardes du corps.

"Je n’ai pas eu d’autres choix que de prendre de sérieuses mesures de sécurité", a-t-il confié dimanche au quotidien britannique The Guardian. Il faut dire qu’il s’est fait de nombreux ennemis en incarnant l’aile dure du mouvement, remarqué par un langage aussi courtois que ferme. Les autres syndicats étudiants veulent limiter la hausse des frais de scolarité ? Lui refuse toute hausse. On lui demande de signer un compromis au nom de son organisation ? "Ce sera aux étudiants dans leurs assemblées générales de décider si c'est suffisant ou non pour rentrer en classe", répond ce partisan de la démocratie participative.

Sa dernière sortie, dans laquelle il estime "légitime" de douter, voire d’enfreindre la loi anti-manifestation adoptée à la hâte, lui a valu d’être poursuivi pour outrage. Une mauvaise nouvelle arrivant rarement seule, il a depuis été expulsé de son logement pour impayé, une accusation qu’il refute. Toutes ces expériences ont néanmoins un mérite, cela ressemble à s’y méprendre aux premiers pas d’un homme politique soudainement sous les feux de l’actualité. Pourtant, celui qu’on surnomme "GND" l’assure : "plus je fréquente le milieu politique, plus ça me dégoûte". Rendez-vous dans quelques mois.