"Protocole Hannibal" : mieux vaut un soldat israélien mort que captif

  • A
  • A
"Protocole Hannibal" : mieux vaut un soldat israélien mort que captif
Pour éviter de voir ses soldats enlevés, l'armée israélienne peut décider de mettre en place le "Protocole Hannibal".@ REUTERS
Partagez sur :

GAZA - Pour ne pas donner d’otages à ses adversaires, l’armée israélienne est prête à tout pour les arrêter, quitte à tuer les leurs.

L’INFO. Mais pourquoi l’armée israélienne a-t-elle violemment pilonné Rafah, dans la bande de Gaza, peu après avoir appris que l’un de ses soldats, Hadar Goldin, déclaré mort plus tard, y était probablement retenu ? Selon le quotidien israélien Haaretz, la réponse se trouve dans le déclenchement du “Protocole Hannibal”. Ce type d’opération, développé dans les années 80 par Tsahal, consiste à tout faire pour éviter qu’un soldat soit enlevé, quitte à le blesser, voir le tuer dans l’opération.

>> LIRE AUSSI - Les forces terrestres israéliennes ont quitté la bande de Gaza

Qu’est-ce que le “Protocole Hannibal” ? Développé dans les année 80, le “Protocole Hannibal”, ou “Directive Hannibal”, est un ordre secret de l’armée israélienne dont l’objectif premier est d’éviter que l’un de ses soldats ne soit fait captif par des troupes adverses. Si son existence n’a jamais été admise officiellement, il est décrit en 2003 par le quotidien israélien Haaretz comme un moyen de “sauver nos soldats des ravisseurs, même si cela doit se faire au prix de blesser nos soldats”.

Plus concrètement, le quotidien poursuit : “Des armes à feu légères doivent être utilisées afin de mettre les ravisseurs à terre ou de les arrêter. Si le véhicule ou les ravisseur ne s’arrêtent pas, un seul coup de feu (sniper) doit être tiré, délibérément, afin de frapper les ravisseurs, même si cela impliquer de toucher nos soldats”.

Des méthodes moins “légères” ont néanmoins été parfois imaginées. En 2011, Haaretz expliquait par exemple que l’enlèvement du soldat franco-israélien Gilat Shalit avait radicalisé les propos sur le sujet. L’article rappelait qu’en 2006, la télévision israélienne avait montré un commandant de bataillon expliquer à ses soldats qu’aucun d’entre eux ne devait être enlevé et qu’ils devraient “se faire exploser à la grenade avec leurs ravisseurs plutôt que d’être fait prisonniers.”

18.10 arrivée shalit 930620

© reuters

Pourquoi avoir développé ce système ? Tout commence en février 1986. Israël, en conflit avec le Hezbollah libanais, voit plusieurs de ses soldats pris dans une embuscade. Deux d’entre eux sont blessés, puis pris en otages. On apprendra finalement en 1991 que les deux soldats sont morts. Leurs dépouilles sont finalement renvoyées en Israël dix ans plus tard. C’est dans ce contexte tendu que l’intérêt de la création d’un tel ordre est apparu.

Pour mieux comprendre l’intérêt de cette décision, Haaretz explique en 2003 que “du point de vue de l’armée, un soldat mort est mieux qu’un soldat captif qui souffre et oblige l’Etat à libérer des milliers de prisonniers dans le but d’obtenir sa libération”. Cette crainte s’est d’ailleurs récemment matérialisée avec la libération de 1.027 prisonniers palestiniens contre Gilat Shalit en 2011. Cela avait déjà été le cas en 1985 avec la libération de 1.150 prisonniers palestiniens contre trois soldats israéliens.

Le quotidien appuie son idée sur plusieurs témoignages et notamment celui de Ronen Weil, commandant de tank dans l’armée en 1989. “Dans les réunions, on nous a dit plus d’une fois que l’intérêt de l’armée lors d’un enlèvement est la mort du soldat parce que l’armée préfère un soldat mort à un soldat enlevé”, détaille alors l’ancien combattant. Autrement dit : on évite toute monnaie d’échange.

>> LIRE AUSSI - A Rafah, "on utilise les congélateurs pour mettre les corps des enfants"

Comment est appliqué l’ordre ? Lorsqu’on parle d’un protocole secret, difficile de connaître son application concrète. Cela dit, plusieurs opérations et témoignages révèlent les méthodes imaginées pour le mettre en oeuvre.

En 2000, par exemple, trois soldat israéliens sont enlevés à la frontière avec le Liban. Tsahal, qui découvre la carcasse de leur char une demi-heure plus tard, décide de lancer plusieurs hélicoptères à la poursuite des véhicules suspects de la région et ouvrent le feu sur tous ceux qui semblent pouvoir transporter les enlevés. En tout, 26 véhicules sont ciblés. “N’essayez pas de comprendre la logique d’un commandant de bataillon. C’est très complexe, avec beaucoup de choses à prendre en compte”, se défend en 2003 Yossi Raphaeloff, le supérieur hiérarchique des soldats enlevés, à Haaretz.

En 2006, deux autres soldats ont été pris en otages encore une fois à la frontière libanaise. Cet enlèvement se déroulant deux semaines après la prise du capitaine Gilat Shalit, l’armée israélienne se lance rapidement à la poursuite des ravisseurs avec des véhicules blindés. Un char saute sur une bombe et ses quatre occupants meurent sur le coup. Pour éviter d’autres pertes, Tsahal décide alors de bombarder violemment les postes avancés du Hezbollah dans la zone. En 2011, un ministre libanais affirme que les deux soldats, gravement blessés, ont été tués dans ces attaques aériennes.

En 2009, l’armée israélienne a enfin été accusée par des soldats d’avoir bombardé une maison dans laquelle se trouvait un blessé afin qu’il ne soit pas enlevé. Ce dernier, touché lors d’un échange de tir avec des membres du Hamas à Gaza, n’avait pas pu évacuer la maison que son escouade pensait piégée. Pensant que des forces palestiniennes étaient toujours dans les parages, l’armée a bombardée la maison, tuant le soldat. L’armée considère néanmoins que ce dernier a été tué par le Hamas.

Tsahal

© Reuters

A-t-il été appliqué dans le cas Hadar Goldin ? Selon Haaretz, il est clair que le “Protocole Hannibal” a été déclenché lors de la découverte de l’enlèvement de Hadar Goldin par des soldats du Hamas le 1er août dernier. Après avoir révélé la mort du soldat vendredi, l’armée israélienne s’est expliquée sur le déluge de feu qui s’est abattu alors dans la région de Rafah, là où se dernier aurait été capturé.

Selon Tsahal, le groupe auquel appartenait Hadar Goldin a été attaqué par plusieurs hommes du Hamas lors d’une opération de destruction d’un tunnel de passage entre Gaza et Israël. Trois ou quatre combattants palestiniens ont alors ouvert le feu et l’un d’eux s’est fait exploser. C’est à ce moment-là que le soldat aurait été tué et, selon l’armée israélienne, c’est cet événement qui aurait rendu difficile l’identification du soldat et qui aurait donc expliqué l’emploi de la force pour le retrouver.

Plus largement, le recours à des frappes aériennes peut s’expliquer afin d’isoler la zone de combat en question afin de laisser le temps aux troupes israélienne de récupérer les corps de ses soldats et donc éviter que leurs dépouilles fassent, elles aussi, l’objet d’un échange avec le Hamas. Il n’empêche que ces lourdes frappes pourraient également être à l’origine de la mort du soldat.