Pourquoi Emmanuel Macron sort-il le grand jeu pour accueillir le futur empereur du Japon ?

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Pourquoi Emmanuel Macron sort-il le grand jeu pour accueillir le futur empereur du Japon ?
Le futur empereur du Japon, Naruhito, qui succédera a son père le 30 avril 2019, est en visite en France pour une semaine@ Thomas SAMSON / AFP
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Il n'est même pas encore empereur et Emmanuel Macron le reçoit déjà à Versailles sous les ors de la République. Europe 1 s'est demandé pourquoi l'héritier du trône japonais Naruhito était reçu en France avec tant d'égards.

À l'occasion des 160 ans des relations diplomatiques entre la France et le Japon, le futur empereur, Naruhito, est dans l'Hexagone pour une semaine. Après des visites à Lyon, Grenoble et en Bourgogne, l'héritier du trône sera accueilli mercredi par Emmanuel Macron à Versailles. Au programme, deux pièces de théâtre Nô dans l'opéra royal puis un dîner officiel dans le vestibule de la chapelle royale. Pourquoi de tels égards sont-ils rendus - le dernier à avoir été ainsi reçu à Versailles étant le président russe Vladimir Poutine - à une personnalité qui n'a pas de rôle politique ? Éléments de réponses.

Naruhito, un empereur au rôle symbolique mais incontournable

Celui qui est reçu à Versailles n'est pas l'empereur en titre mais son fils, Naruhito. À 58 ans, il deviendra le 126ème empereur du Japon après l'abdication d'Akihito, 84 ans, qui laissera sa place le 30 avril 2019, pour raison de santé. "Ce statut de prince héritier lui donne plus de latitude et lui permet d'effectuer une visite plus longue et de voir des domaines très divers", explique Céline Pajon, chercheur au centre Asie de l'Ifri (Institut français des relations internationales), à Europe1.fr.

L'empereur du Japon n'a aucun pouvoir politique bien qu'il soit officiellement le chef de l'État (c'est pourquoi Shinzo Abe est Premier ministre). Avant 1945, il était considéré comme un dieu vivant puisque descendant de la déesse solaire Amaterasu. Avec ses 14 siècles d'existence, il s'agit d'ailleurs de la plus ancienne dynastie impériale au monde. Mais à partir de l'occupation américaine, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, il n'est plus que le "symbole de l'État et de l'unité de la nation". La Constitution lui interdit même toute activité politique. Son rôle se limite donc aux rites shinto, la religion japonaise traditionnelle, et au protocole. Il rencontre notamment les membres d'autres familles royales, reçoit les chefs d'État et les ambassadeurs.

Néanmoins, l'empereur bénéficie d'une influence morale certaine. C'est un personnage populaire comme le montre le rassemblement de plus de 30.000 Japonais devant le palais impérial en décembre 2016 pour célébrer l'anniversaire d'Akihito, comme le rappelait Libération en 2017. Après avoir succédé à son propre père Hirohito dont le rôle lors de la Seconde Guerre mondiale est sujet à controverses, Akihito a véhiculé un message d'apaisement et de regret. Il est profondément pacifiste, une position que son fils Naruhito devrait poursuivre. "Ce qui en fait une personnalité intéressante face à un Shinzo Abe [le Premier ministre japonais] qui cherche à normaliser le profil de l'armée japonaise [qui est actuellement une simple Force d'autodéfense]", explique Céline Pajon.  

Des liens culturels étroits et anciens

Ce pouvoir symbolique et cette influence morale, la France entend bien s'appuyer dessus pour renforcer ses liens avec le Japon et notamment dans le domaine culturel. Car ces liens sont anciens. Dès le 19ème siècle la France et le Japon se sont fascinés mutuellement. "Traditionnellement les Japonais sont très intéressés par la culture française, la gastronomie, le luxe et les arts tandis que les Français ont une certaine appétence pour la culture traditionnelle japonaise et plus récemment pour la pop culture", détaille la chercheuse.

Ces liens culturels n'ont fait que se renforcer au niveau international. François Mitterrand a été le premier président français à effectuer une visite d'État Japon en 1982. Dès 1998, le président Jacques Chirac a lancé l'année de la France au Japon inaugurée avec l'installation de la Statue de la Liberté dans la baie de Tokyo jusqu'en 1999. Cette année a été marquée par de nombreux événements en l'honneur de la France. Le Louvre a même consenti à prêter La liberté guidant le peuple, d'Eugène Delacroix, pour une exposition.

Quant à l'année 2018, elle est d'ailleurs consacrée à "Japonisme 2018" : de nombreux événements culturels se déroulent dans toute la France au cours de cette année en l'honneur du Japon.

Un partenaire économique important

Mais l'intérêt de la France (et d'Emmanuel Macron) pour le Japon ne se limite pas seulement à la culture, loin de là. La dimension commerciale entre l'empire du soleil levant et l'Hexagone n'a fait que croître, notamment depuis 2013, date à laquelle François Hollande a cherché à diversifier ses partenaires en Asie. "Avant les relations étaient surtout sino-centrées", rappelle Céline Pajon. Mais le Japon est apparu comme un partenaire important notamment parce qu'il partage des valeurs communes. "La France et le Japon sont des démocraties libérales."

En termes d'emplois sur le sol français, Tokyo est un partenaire privilégié

Par ailleurs, le Japon, troisième économie mondiale, est désormais le deuxième partenaire commercial de la France en Asie, après la Chine, et le premier investisseur asiatique en France. Ce qui signifie qu'"en termes d'emplois sur le sol français, Tokyo est un partenaire privilégié", souligne la chercheuse. Les échanges commerciaux entre Paris et Pékin se sont élevés à plus de 16 milliards d'euros en 2017. La Chine perd donc peu à peu sa place de partenaire privilégié, comme le rappelle le ministère des Affaires étrangères.

Un allié sur le plan géostratégique

En termes stratégiques, la France et le Japon ont des intérêts communs. D'abord parce qu'ils partagent des valeurs communes : ce sont toutes deux des démocraties libérales, un mode de gouvernance qui n'est pas le plus répandu en Asie.

Ensuite parce que l'étendue de l'espace maritime français fait de l'Hexagone un voisin du Japon, notamment par sa présence dans l'Océan indien et l'Océan pacifique. La question de la liberté de navigation est donc un enjeu commun. Lors de la rencontre entre le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian et son homologue japonais en juillet dernier, les deux partenaires se sont engagés à renforcer leur coopération pour "développer un espace indopacifique en paix". La Chine ayant une politique de plus en plus agressive en mer de Chine de l'Est et du Sud. La sécurité maritime est d'autant plus importante pour le Japon comme la France que "les deux pays sont dépendants de ces échanges pour les domaines commerciaux et de l'approvisionnement en énergie (en pétrole et en gaz)", rappelle Céline Pajon de l'Ifri.

Enfin le Japon est, lui aussi, engagé contre la non-prolifération nucléaire de la Corée du Nord dont elle peut être une victime directe. En août 2017, la Corée du Nord avait tiré un missile au-dessus de l'archipel, en plein contexte de tensions avec les États-Unis. Shinzo Abe avait alors parlé d'une "menace sérieuse et grave à la sécurité" et avait assuré qu'il allait prendre "toute mesure" nécessaire pour assurer la sécurité de sa population.

Puisque le Premier ministre Shinzo Abe n'a pas pu se rendre en France pour assister au défilé du 14 juillet dernier, à cause d'importantes inondations au Japon, cette réception du futur empereur sous les plus beaux ors de la République est une manière de mettre le Japon à l'honneur et de témoigner à nouveau de la volonté de la France de renforcer ses liens avec le pays.