Hiroshima : "Il ne faudrait pas que cette visite d'Obama occulte le devoir de mémoire des Japonais"

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Hiroshima : "Il ne faudrait pas que cette visite d'Obama occulte le devoir de mémoire des Japonais"
Barack Obama est le premier président américain en exercice à se rendre dans la ville japonaise depuis son bombardement en 1945.@ JIM WATSON / AFP
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Barack Obama est le premier président américain en exercice à se rendre dans la ville japonaise d'Hiroshima depuis son bombardement en 1945.

INTERVIEW

"Il y a 71 ans, la mort est tombée du ciel". C’est par ces mots que Barack Obama a entamé son discours, vendredi, à Hiroshima, au Japon. Une visite historique. François Durpaire, historien et spécialiste des Etats-Unis, revient sur la portée politique et symbolique de la venue du président américain sur le sol japonais, plus de 70 ans après le bombardement d’Hiroshima le 6 mai 1945.

Aucun président américain en exercice ne s’était rendu à Hiroshima. Pourquoi Barack Obama a-t-il décidé d’y aller ?

Barack Obama est en fin de mandat, et donc il cherche à créer des images historiques et symboliques. Il prépare son héritage. Et il y a dans cette visite une dimension historique très forte : il ne faut pas oublier qu’il y a eu 11 présidents américains depuis que Truman a utilisé la bombe nucléaire.

Par ailleurs, cette visite d’Obama au Japon, s’inscrit dans une politique étrangère américaine de rapprochement voulue par Barack Obama. On l’a vu avec l’Iran, avec Cuba, mais aussi avec le Vietnam où il était en début de semaine.

Une visite chargée de symboles, mais au cours de laquelle le président américain ne s’est pas excusé pour les 140.000 morts causées par les radiations. Pourquoi ?

Tout d’abord, cela serait très mal perçu par l’opinion publique américaine. Les Républicains attaquent Obama depuis longtemps sur cette idée de "tournée d’excuses" qu’a opérée le président américain sur sa fin de mandat. Et puis cela serait mal vécu par les partenaires asiatiques des Etats-Unis, comme la Corée du Sud. Séoul aimerait que le Japon fasse le même pas en avant que les Etats-Unis, dans le devoir de mémoire. Les Coréens se souviennent encore bien des crimes de guerre commis par les Japonais, ils se souviennent des esclaves sexuelles. Et ils aimeraient que les Japonais le reconnaissent. Mais Tokyo ne semble pas prêt à le faire.

Est-ce que vous sous-entendez que les Japonais utilisent la visite de Barack Obama pour se positionner comme victimes ?

Oui, les Japonais se considèrent comme les victimes d’Hiroshima. Ce qui est vrai. Mais se considèrent-ils comme des agresseurs de la Seconde Guerre mondiale ? Je vous rappelle que ce ne sont pas les Etats-Unis qui ont attaqué les Japonais, mais ce sont ces derniers qui ont attaqué à Pearl Harbor. C’est pour cela que le discours de Shinzo Ave, le Premier ministre japonais, était très attendu. Certains espéraient qu’il reconnaisse le Japon comme agresseur.  

En fait, le Japon n’a jamais fait son devoir de mémoire comme l’ont fait d’autres pays. Shinzo Abe n’a jamais fait comme le chancelier allemand Willy Brandt qui s’est agenouillé devant le ghetto de Varsovie, après la Seconde Guerre mondiale. L’Asie n’a pas fait le travail qu’a fait l’Europe après la guerre. Or, il ne faudrait pas que cette visite de Barack Obama occulte le devoir de mémoire des Japonais.

Est-ce que cette visite marque le début d’une nouvelle ère pour les relations sino-américaines ?

C’est la levée d’un certain tabou. Si Barack Obama n’a pas présenté d’excuses, il a néanmoins exprimé, à demi-mot, des regrets. C’est dit et c’est fait de manière très subtile. Le président américain a par exemple serré la main d’un survivant. C’est donc un premier pas. Maintenant on attend un pas du côté du Japon.

Il faut aussi replacer cette visite à Hiroshima dans son contexte actuel. Barack Obama a commencé son mandat avec des tournées asiatiques et des discours dans lesquels il disait que l’avenir du monde était dans les relations entre les Etats-Unis et la Chine et le reste de l’Asie. Mais il ne faut pas que cette visite à Hiroshima cache le reste de la tournée qu’a effectuée Obama cette semaine en Asie. Il y a eu des moments très très forts, notamment lorsque le tapis rouge a été déployé, pour lui, à Hanoï. Quel symbole !