Le Pérou enquête sur la mort par lynchage d'un Canadien

perou canadien 1280
Le corps de Sebastian Paul Woodroffe a été retrouvé samedi dernier, au lendemain de son lynchage par la foule. © HO / UCAYALI'S PUBLIC MINISTRY - PERU / AFP
  • Copié
avec AFP , modifié à
Sebastian Paul Woodroffe, qui vivait dans la région d'Ucayali, était soupçonné d'avoir tué jeudi dernier une chamane âgé de 81 ans. 

La vidéo qui a circulé sur les réseaux sociaux fait froid dans le dos : on y voit un homme, le visage en sang, assis dans une flaque de boue, entouré d'une foule en colère. Il supplie : "s'il vous plaît, non". Une voix lui répond : "Tu l'as bien cherché", avant qu'un homme ne lui mette une ceinture au cou.

Cet homme violenté et cerné, c'est Sebastian Paul Woodroffe, un Canadien qui vivait au Pérou et qui y a trouvé la mort lynché vendredi dernier. Les habitants de la région d'Ucayali le soupçonnaient d'avoir tué la chamane de leur communauté. Depuis la découverte de son corps samedi dernier, le Pérou enquête mais ne dispose pour l'instant d'aucune preuve incriminant le Canadien. 

Cinq balles dans le corps. Jeudi dernier, un homme ayant un accent étranger s'est présenté au domicile d'Olivia Arévalo, chamane de sa communauté d'Ucayali, située dans le nord-est de l'Amazonie. Selon l'Association interethnique de développement de la jungle péruvienne, il l'a appelée par son nom, puis a tiré sur elle dès qu'elle est apparue sur le seuil de sa porte avant de fuir en moto. Touchée de cinq balles dans la poitrine, la femme, âgée de 81 ans, succombe.

Deux suspects recherchés. Pour la communauté, principalement des indigènes Shipibo-Conibos, pas de place au doute : Sebastian Paul Woodroffe est coupable et il doit payer. Après avoir été lynché, il est mort étranglé, puis a été profondément enterré, selon les premiers éléments de l'enquête. Ce Canadien de 42 ans originaire de l'île de Vancouver ne leur est pas inconnu : cela fait deux ans qu'il vit dans la région où il a acheté 20 hectares de terre. Après une enquête, le juge David Panduro a ordonné l'arrestation de deux suspects, José Ramirez et Nicolas Mori, pour "homicide qualifié présumé", ont annoncé mardi les autorités judiciaires. "Nous travaillons de façon méticuleuse sur cette affaire, car nous sommes inquiets et nous n'allons pas permettre que ce genre de meurtres restent impunis dans la région d'Uyacali", a déclaré le procureur Ricardo Jiménez.

Un mobile... Le meurtre d'Olivia Arévalo reste, lui, inexpliqué. Le parquet a cependant avancé deux pistes qui mènent à Sebastian Paul Woodroffe. Le mobile de l'assassinat de la chamane serait une dette impayée de 14.000 soles (environ 3.560 euros) de son fils envers le Canadien. "Apparemment, le paiement n'a pas été fait et la mort est une affaire de vengeance. Nous travaillons sur cette hypothèse", a indiqué le procureur, précisant que Sebastian Paul Woodroffe avait acheté une arme le 3 avril. La presse péruvienne a évoqué une autre hypothèse : le Canadien se serait vengé après le refus de la chamane de pratiquer une cérémonie d'ayahuasca, liane amazonienne dont la consommation a des effets purgatifs et hallucinogènes.

1

... mais pas de preuves. Les examens médico-légaux pratiqués sur le corps et les vêtements du Canadien n'ont pas permis d'apporter la preuve qu'il est l'auteur du meurtre, ont indiqué jeudi des sources judiciaires. Les tests pour déterminer s'il y avait de la poudre sur les mains ou les vêtements du Canadien "sont négatifs", a déclaré Omar Inca, responsable de la communication du bureau du procureur de la ville amazonienne de Pucallpa. "C'est quelque chose à quoi on s'attendait. Le corps a été exposé (durant deux jours après le lynchage) à l'eau et à la terre, c'est pourquoi le test est négatif", a-t-il estimé. Cependant, le Parquet a par ailleurs révélé une information qui accable Sebastian Paul Woodroffe : les enquêteurs ont trouvé une arme à feu semblable à celle que le Canadien avait achetée récemment à un policier. Pis, cette arme a été découverte jeudi à proximité du lieu où sa moto a été retrouvée. "Nous allons voir si les cartouches trouvées sur le lieu du crime sont compatibles avec l'arme", a indiqué Omar Inca.

Un retentissement international. Si cette affaire a un tel retentissement, et pas seulement au Pérou, c'est aussi en raison de l'identité de la victime. La chamane Olivia Arévalo exerçait les fonctions de guérisseuse de sa communauté, et à ce titre était vénérée pour ses connaissances ancestrales et les pouvoirs qui lui étaient attribuées. Sa mort a fortement choqué au Pérou et le Premier ministre, César Villanueva, a promis que les autorités feraient tout leur possible pour retrouver le responsable. "Étant moi-même originaire d'Amazonie, je me sens consterné par l'assassinat d'Olivia Arévalo, leader Shipibo-Conibo", a-t-il écrit sur Twitter. Elle "était la mémoire de son peuple" et "sa mort est une perte irréparable", a réagi en France l'association Les Amis de la Terre, soulignant qu'"elle avait consacré sa vie à défendre et promouvoir la culture, les traditions et les chants du peuple Shipibo". Olivia Arévalo défendait aussi l'environnement, a souligné l'association américaine EarthRight, mais "elle a souffert des conséquences du manque de protection par le gouvernement et de garantie d'exercer ses droits sans être blessée". En septembre 2014, quatre leaders d'une autre communauté indigène, les Ashaninka de la région Alto Tamaya-Saweto, avaient été assassinés à la frontière avec le Brésil. La police soupçonne des forestiers illégaux et des narcotrafiquants de les avoir tués.