Le Bolchoï, un univers impitoyable

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Le Bolchoï, un univers impitoyable
@ REUTERS
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La police russe enquête au sein même du célèbre ballet du Bolchoï sur une agression à l’acide sulfurique.

Le Bolchoï fait-il fi de toute morale ? C’est la question que se posent les enquêteurs russes chargés d’élucider l’étrange agression du directeur artistique du Bolchoï, célébrissime théâtre russe. Une enquête qui met àau jour, progressivement, un univers rongé par la jalousie et les pratiques mafieuses digne d’un roman d’Agatha Christie.

L'agression. Le 17 janvier dernier, Sergueï Filine est attaqué par un inconnu, en bas de son immeuble à Moscou. Il lui jette de l’acide sulfurique au visage. Le chorégraphe, grièvement brûlé est alors hospitalisé. Il souffre de brûlures au troisième degré au visage, et d'atteintes à la cornée des deux yeux, qui font craindre qu'il ne perde la vue. Après plusieurs opérations, les médecins se disent optimistes sur ses chances de guérison. "J'ai cru qu'on allait me tirer dessus. Je me suis retourné pour m'enfuir, mais il m'a rattrapé et il m'a aspergé le visage", raconte l'ancien danseur, la tête entièrement bandée, à une équipe de la chaîne de télévision Ren-TV dans sa chambre d'hôpital.

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La victime. Sergueï Filine, 42 ans, occupe depuis presque deux ans le poste de directeur artistique au célébrissime théâtre du Bolchoï à Moscou.

Le mobile. "Le directeur artistique prend des décisions très importantes, sur la rémunération des artistes, sur qui jouera quel rôle", explique une ancienne danseuse du Bolchoï, Anastasia Volotchkova, mettant en exergue la "cruauté du monde du ballet". "Il y a une lutte terrible pour les rôles, pour une promotion", révèle-t-elle.

Les soupçons. Très vite, la police privilégie la piste professionnelle. Depuis qu’il occupe le poste de directeur artistique, en mars 2011, Sergueï Filine est régulièrement la cible de menaces. "Sergueï était menacé en permanence. Ses prédécesseurs l'étaient aussi", confie la porte-parole du théâtre. Mais "nous n'avions jamais pensé que la guerre pour les rôles pourrait en arriver à ce niveau criminel. Nous avons toujours voulu croire que les gens du monde du théâtre avaient un minimum de morale", ajoute-t-elle.

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Le suspect principal. Les enquêteurs interrogent alors l’un des danseurs stars du Bolchoï, Nikolaï Tsiskaridzé, en conflit avec la direction du théâtre. Une audition faite en tant que témoin, précise-t-on. "A part lui, ont été interrogés des collaborateurs du théâtre, les proches et les connaissances de Sergueï Filine", ajoute-t-on.

Les dénonciateurs ou complices potentiels. En fait, c’est sur les indications du directeur du Bolchoï, Anatoli Iksanov, que la police s’est dirigée vers le danseur. Anatoli Iksanov avait dès le début déclaré devant la presse avoir "des soupçons spécifiques sur des personnes spécifiques". "J'espère que Nikolaï Tsiskaridzé n'a pas pu tomber si bas, mais c'est bien lui qui est à l'origine de l'atmosphère malsaine au théâtre", a déclaré ensuite Anatoli Iksanov dans une interview au quotidien Izvestia vendredi.

"Il est de notoriété publique que Tsiskaridzé a critiqué en permanence le directeur et le directeur artistique du théâtre, quelles que soient les personnes qui exercent ces fonctions. Mais le théâtre n'a accusé ni Tsiskaridzé, ni personne d'autre", précise ensuite la porte-parole de l'établissement Katerina Novikova.

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Un climat malsain. Nikolaï, le danseur, aux qualités artistiques reconnues mais à la réputation controversée, dénonce quant a lui une "campagne de persécution" menée contre lui par la direction du théâtre. Nikolaï Tsiskaridzé fustige la "pratique révoltante des applaudissements payés (...) les trafiquants et revendeurs de billets, les fans à moitié fous, prêts à sauter à la gorge des concurrents de leurs idoles". L'historien du ballet Vadim Gaïevski rappelle, quant à lui,  que les intimidations ne sont pas une nouveauté au Bolchoï. Il raconte qu'à l'époque soviétique, les danseuses retrouvaient parfois dans leurs pointes des éclats de verre, et que la célèbre ballerine Galina Oulanova avait reçu une lettre dans laquelle on la menaçait de lui briser les jambes. Un autre candidat à ce poste, Guennadi Ianine, directeur du ballet, avait renoncé et démissionné du Bolchoï après la diffusion sur internet de photos pornographiques.