La Libye, "un pays fragmenté sur lequel prospère Daech"

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Selon Manuel Valls, la Libye est "incontestablement le grand dossier dans les mois qui viennent". Dans le viseur du Premier ministre : l’Etat islamique qui s’enracine dans ce pays situé à 500 kilomètres seulement de l’Europe.

Elle avait disparu des radars médiatiques, au détriment de la Syrie et de l’Irak : la Libye subit pourtant elle aussi les assauts répétés de Daech sur son territoire. Mardi matin sur Europe 1, le Premier ministre Manuel Valls a assuré que le pays est "incontestablement le grand dossier dans les mois qui viennent". "Vous avez aujourd’hui sans doute des combattants qui sont en Syrie et en Irak qui vont en Libye", a ajouté le chef du gouvernement.

Alors, quelle est exactement la situation en Libye ? Que contrôle réellement le groupe Etat islamique (EI) ? Europe 1 a posé la question à deux spécialistes du pays.

Quelle est la situation politique en Libye ? Depuis la fin de l’été 2014, "le pays a basculé dans un trou noir avec deux gouvernements et deux Parlements, l’un à Tobrouk, reconnu par la communauté internationale, et l’autre à Tripoli", explique Kader Abderrahim, maître de conférence à Sciences Po et chercheur à l’Iris. "La situation est très enchevêtrée et complexe", ajoute Saïd Haddad, chercheur associé à l’IREMAM et spécialiste de la Libye. "On a de nombreux acteurs qui sont opposés au sein de chaque bloc et qui s’affrontent. C’est un pays fragmenté, qui n’arrive pas à être uni et sur lequel prospère Daech".

Quel est le poids de Daech en Libye ? Selon Saïd Haddad, les premières manifestations de l’Etat islamique en Libye ont eu lieu à la fin de l’année 2014 : "des groupes islamistes qui étaient dans l’est du pays ont prêté allégeance à Daech et l’EI s’est développé à partir de là". Aujourd’hui, Daech contrôle 1/5e du pays, soit 20 à 23% du territoire, ajoute Kader Abderrahim. D'après les deux spécialistes, les djihadistes de Daech sont entre 3.000 et 5.000 hommes mais ce ne sont que des estimations.

Si l’EI se sert des fragmentations et du chaos au niveau local, le groupe sait aussi s’appuyer sur le contexte local. En témoigne la prise de Syrte en juin 2015 : "Syrte, c’est l’ancien fief de Kadhafi", explique Saïd Haddad. "Daech s’est nourri d’un ressentiment, d’un sentiment de revanche au sein de la population qui s’est sentie mise à l’écart après la chute de Kadhafi".

Quelle est la stratégie de Daech en Libye ? Pour Kader Abderrahim, le groupe terroriste cherche indéniablement à "renforcer les positions qu’il a acquis" mais au-delà, ce n’est pas clair : "ils sont très discrets en ce qui concerne leur stratégie militaire et politique, ils souhaitent ne pas attirer l’attention". Veulent-ils instaurer un califat sur le Maghreb comme celui proclamé en Syrie et en Irak ? Une hypothèse pas impossible pour le spécialiste mais que rien ne permet d’étayer à l’heure actuelle.

"Daech est très opportuniste", ajoute Saïd Haddad, "on ne sait pas où il va, c’est un mouvement opportuniste qui se nourrira de la situation".

Quelles solutions en Libye ? Que peut faire la communauté internationale au vu de la situation ? Et la France  ? "C’est l’un des rares pays à pouvoir agir", affirme Kader Abderrahim, "la France devrait mobiliser ses alliés et partenaires dans la région que sont l’Arabie Saoudite, le Qatar, l’Algérie, la Turquie et l’Egypte". "Pourquoi la France n’organise-t-elle pas une réunion diplomatique avec ces pays ? Pourquoi ne demande-t-elle pas une résolution aux Nations-Unies pour bloquer les cotes libyennes et éviter que Daech ne vende du pétrole ?", s'interroge-t-il.  "Il y a une indifférence totale sur la Libye", accuse-t-il, "les Britanniques et les Français ont déclenché la guerre et fait tomber un dictateur mais derrière il n’y avait aucun projet politique".

"La communauté internationale n’est pas à la hauteur des défis de la Libye post-Kadhafi", renchérit Saïd Haddad. "L’une des solutions, c’est de renforcer le dialogue interlibyen qui est mené depuis un an. Il va peut-être connaître un nouvel élan avec la nomination du diplomate allemand Martin Klober, le nouvel émissaire des Nations Unies en Libye". "L’union politique, c’est la meilleure antidote contre Daech, ce n’est pas la seule mais cela y participerait grandement et pour l’instant, c’est encore possible", conclut-il.