Gaza face aux pénuries : "Cela faisait cinq jours qu'on avait plus d'eau potable"

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Plus de 97% de la nappe phréatique est polluée. Et les problèmes d’électricité empêchent l’usine de dessalement de fonctionner à plein régime.

REPORTAGE

A Gaza, il n'y aura bientôt plus une goutte d'eau potable disponible, c'est une catastrophe sanitaire et environnementale. Dans ce petit bout de territoire surpeuplé, soumis au blocus d'Israël et de l'Egypte, la nappe phréatique est pompée trois fois trop vite. Résultat : elle se remplit d'eau de mer salée.

Dans certaines zones, les taux de chlorites et de nitrates sont six fois plus élevés que les recommandations de l'OMS. Au final, plus de 97 % de la nappe phréatique est polluée, la situation empire jour après jour et le problème semble insoluble. Reportage de notre correspondant au Proche-Orient, Antonin Boissonnet. 

"Nous l'avons entendu à la radio locale : l'eau est polluée !" A l'extrémité nord de la bande de Gaza, dans le village de Beit Lahiya, 150 familles attendent que leur maison soit reconstruite après la dernière guerre contre Israël. Cela fait bientôt trois ans. Au milieu des enfants qui jouent pieds nus dans les décombres de ce bidonville, Kamal Abu Shabab désigne le toit de sa bicoque. Un tonneau en plastique noir rongé par le sel est exposé au soleil : c'est le réservoir d'eau municipale, l'unique ressource de sa famille. "Cette eau est censée être propre. Nous l'utilisons pour la vaisselle, le ménage, et nous la buvons", raconte-t-il.

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Ce père de 5 enfants,  sans emploi depuis un an, ouvre le robinet. L'eau qui s'en échappe a un goût très salé. Difficile de ne pas la recracher : "récemment, nous avons appris qu'elle était dangereuse pour notre santé. Nous l'avons entendu à la radio locale : l'eau est polluée ! Il existe de l'eau de meilleure qualité, mais elle coûte trop cher, nous n'avons pas les moyens."

"Nous pompons trop l'eau du sol. Ce n'est pas bon". La plupart des Gazaouis utilisent l'eau municipale uniquement pour se laver ou faire le ménage. Mais pour la cuisine ou pour la soif, ils achètent de l'eau dessalée à de petits producteurs privés, comme la famille Redouane. Leur usine de dessalement est l'une des plus anciennes de la bande de Gaza. Elle dessert un millier de familles grâce à un puits qui pompe l'eau à 55 mètres de profondeur.

Abderrahmane inspecte le générateur, indispensable pour faire fonctionner les machines lors des coupures d'électricité quotidiennes Pendant ce temps, son père Mahmoud peste contre la multiplication des concurrents : "aujourd'hui, il y a trop d'usines à Gaza. On a dû arrêter deux camions citernes à cause du manque de travail. Nous pompons trop l'eau du sol. Ce n'est pas bon pour l'eau."

"Cela faisait cinq jours qu'on avait plus d'eau potable". Les petits producteurs privés comme la famille Redouane vendent l'eau 10 à 20 fois plus chère que celle du système municipal. Et pourtant, la majorité d'entre eux ne sont pas déclarés et ils échappent donc aux contrôles d'hygiène.

Au volant de son camion-citerne, Mohammed Younes livre à domicile de l'eau dessalée. "La musique, c'est pour prévenir les gens sans téléphone qu'on arrive. Il y a une autre musique pour le gaz". Le tuyau est déroulé jusqu'à la cuisine de Shadi pour remplir un bidon de 150 litres : "cette eau-là est très bonne : on l'utilise pour cuisiner, se laver la tête. Cela faisait cinq jours qu'on avait plus d'eau potable, ma femme commençait à rouspéter."

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Mais cette eau dessalée est souvent stockée par les familles dans des bidons mal nettoyés. Dans 68 % des cas, elle est contaminée par des bactéries ! La sensibilisation à l'hygiène est l'un des principaux chantiers de Ghado Snunu, l'une des responsables de l'ONG Oxfam à Gaza : "au départ, c'était très difficile de convaincre les gens que l'eau a besoin d'être chlorifiée. Mais on leur a montré l'importance de l'hygiène et on les a sensibilisés sur les conséquences de la contamination biologique sur la santé, sur celle des enfants en particulier. Depuis, les gens ont conscience de ça, et ils acceptent mieux le goût du chlore."

Exploiter la Méditerranée, mais… Si l'eau de Gaza est aussi polluée et salée, c'est parce que la nappe phréatique est surexploitée,  Pompée trois fois trop vite, elle n'a pas le temps de se recharger ! L'Autorité palestinienne souhaite la soulager en profitant d'une ressource disponible en quantité à Gaza : l'eau de la Méditerranée. Une usine de dessalement financée par l'Union européenne vient juste de sortir de terre à Khan Younès, dans le sud de l'enclave.

Quatre puits ont été creusés sur la plage en face de l'usine pour pomper directement l'eau de la mer et alimenter 75.000 Gazaouis. Mais deux mois après son inauguration, l'usine est silencieuse. Elle ne fonctionne que deux à trois heures par jour, regrette Mohanial Peiris, spécialiste eau à l'Unicef et qui supervise le projet : "l'usine est branchée au réseau d'électricité, mais comme vous le savez, il y a une pénurie à Gaza. Les autorités ont promis qu'elles nous fourniraient la quantité nécessaire, 1, 5 megawatt, mais malheureusement, on a toujours des difficultés pour l'obtenir de façon régulière…"

Les techniques de dessalement sont très gourmandes en énergie. La crise de l'eau à Gaza est donc directement liée à la pénurie d'électricité. Les deux millions de Gazaouis sont habitués à vivre depuis des années avec 8 heures de courant par jour, seulement.