Etats-Unis : les "town halls", les nouvelles arènes de la résistance à Donald Trump

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Ces réunions publiques constituent un exercice traditionnel de la démocratie américaine. Mais depuis l'élection de Donald Trump, elles prennent une nouvelle tournure.

Aux Etats-Unis, les "town halls" sont devenues des arènes de la résistance à Donald Trump. Ces réunions publiques, organisées dans des salles plus ou moins grandes entre les élus et leurs administrés, constituent un exercice traditionnel de la démocratie américaine. Quand le Congrès ne siège pas, les représentants et les sénateurs retournent dans leur circonscription et tiennent souvent ces "town hall". Historiquement, cela ne drainait pas toujours grand-monde, c’était un exercice un peu formaté. Mais depuis l’investiture de Donald Trump fin janvier, on ne compte plus les "town hall" du pays qui ont dégénéré.

Il y a beaucoup plus de monde qui veut y participer. On a même vu des files d’attente en Californie, ça dure parfois jusqu’à quatre heures du matin. Tout est filmé avec des téléphones portables. Cela se retrouve sur internet, et c’est souvent très gênant pour l’élu qui a le mauvais rôle, qui a du mal à répondre, et qui est mis face à ses contradictions. A tel point que désormais, la plupart n’organisent plus de "town hall". Depuis vendredi, par exemple, le Congrès fait relâche pour une dizaine de 10 jours. Et il y a très peu de réunions publiques annoncées, surtout quand il s’agit d’élus républicains, qui concentrent la colère des Américains. Avec un sujet principal qui occupe quasiment tous les "town hall" : la santé.


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Donald Trump a promis d'abroger et de remplacer l’Obamacare, l'Assurance maladie mise en place par le précédent président de la République. Cette fameuse loi de Barack Obama a étendu l’Assurance maladie à plus de 20 millions d’américains qui n’en avaient pas : cette réforme protégeait les plus vulnérables, ceux qui ont des antécédents médicaux par exemple, les compagnies d’assurance n’avaient plus le droit de leur faire payer plus cher. L’Obamacare a été très critiquée pour son coût et sa complexité, mais elle n’a jamais été aussi populaire que maintenant. Les Américains s’aperçoivent de ses bienfaits maintenant que l'on veut la supprimer.

La réforme votée par les Républicains à la Chambre au début du mois va en effet augmenter le coût de primes d’assurance pour ceux qui n’ont pas d’employeur, ne protégera plus les populations à risque. Et le très sérieux Bureau du Budget du Congrès a fait les comptes cette semaine : selon la nouvelle loi, 10 millions d’Américains perdront leur couverture santé dès l’an prochain, et 23 millions d’ici 10 ans. Cette loi n’est pas encore en vigueur parce qu’elle doit aussi être votée par le Sénat. Et c’est loin d’être gagné, justement, car les élus se rendent bien compte qu’elle ne passe pas auprès des Américains.


Manif 1280

AFP



Ce mois-ci, dans le New Jersey, le Républicain Tom MacArthur a par exemple organisé un "town halls". Un père de famille se lève alors, prend le micro, et commence un monologue extrêmement puissant. Il reproche à son élu d’avoir participé à la rédaction de la nouvelle loi sur la santé, celle qui prévoit d'abroger l'Obamacare. "J’en ai pas fini avec vous. J’ai le micro et je ne vais nulle part, coupez l’électricité, j’ai une voix qui PORTE !", lance le père de famille. "Ma femme a eu un cancer, elle l’a vaincu, mais tous les jours elle vit avec, elle y pense. ‘Est-ce qu’il revient ? Est-ce qu’il va me tuer cette fois, est-ce qu’il va me séparer de mes enfants ?’", renchérit-il. Et de lâcher :

"Oh tiens, en parlant de mes enfants. Tous les deux ont des antécédents médicaux de naissance, un au cœur, l’autre à la thyroïde. VOUS êtes la plus grande menace contre ma famille dans le monde entier ! VOUS êtes la raison pour laquelle je ne peux pas dormir ! Que se passe-t-il si je perds mon boulot ? Les gens, dans votre parti, ils disent que si on tombe malade, c’est notre faute. Vous travaillez avec ces gens ! La santé, ce n’est pas une marchandise. Vous n’achetez pas une assurance santé comme une voiture. Et le seul qui ne croit pas que c’est compliqué est un bouffon aux cheveux oranges qui habite à la Maison-Blanche !!! Et vous travaillez avec lui !"


En colère 1280

AFP



La saillie dure comme ça pendant 12 minutes, avec le représentant mal à l’aise. Pour les élus, chaque réponse est un défi. L’un d’entre eux a été hué quand il a osé répondre, je cite, que "le manque de soins n’a jamais tué personne". Un autre a été physiquement malmené par un homme qui lui a fourré des dollars dans la poche de chemise… et on a même vu un enfant de 7 ans s’adresser au sénateur républicain de l’Arkansas, Tom Cotton, dénonçant un président qui pense que financer un mur contre l'immigration est plus important que la santé.

Ces coups de gueule, ces séance de questions houleuse, ça n’est pas juste improvisé par des gens qui se sont dit le matin, tiens je vais aller interpeller mon élu. Il y a évidemment des interventions spontanée, mais la plupart participent d’un vaste mouvement, un "grass root mouvement" comme on dit ici, qui part de la base, du terrain. Ce sont des militants anti-Trump qui organisent ça. L’élection du milliardaire a réveillé ce qu’on pourrait appeler un peuple de gauche. Il y a des associations qui se sont créées, l’une d’elle propose même un petit "guide de la résistance", disponible sur internet, avec tout un chapitre sur les "townhalls" : comment savoir quand il y a une réunion, comment s’y préparer, quelles questions poser, comment médiatiser, etc.

Entendu sur Europe 1
Je ne sais pas si nous allons être capables de remplacer l’Obamacare maintenant

Cette association, qui s’appelle Indivisible, a été fondée par d’anciens assistants parlementaires démocrates du temps de Barack Obama. Ils ont vu comment l’activisme des "Tea Party" a bloqué l’agenda de réformes de l’ancien président. Et cela semble marcher : dès février, après une première vague de "townhalls" compliqués, voilà ce que disait Mo Brooks, un élu républicain de l’Alabama : "Il y a un nombre significatif de membres du Congrès qui sont touchés par ces protestations et ils n’ont pas le cuir assez épais et je ne sais pas si nous allons être capables de remplacer l’Obamacare maintenant, parce que ces gens qui soutiennent l’Obamacare sont très actifs, et mettent la pression sur ces élus, et personne n’essaye de les contrer".

Les Républicains dénoncent un mouvement coordonné, accusent les manifestants d’être payés. C’est le monde à l’envers : en 2009 après l’élection d’Obama, c’était les Démocrates qui fuyaient leurs administrés, dénonçant des protestations fabriquées. Un ancien des Tea Party a écrit à ce propos une tribune très remarquée : attention à ne pas diminuer ou nier ces mouvements. Ils viennent de la base, et comme une lame de fond, ils peuvent être très puissants. Les démocrates en savent quelque chose, ils avaient perdu la majorité au Congrès deux ans à peine après l’arrivée d’Obama. Ils veulent désormais faire subir la même chose à Donald Trump. Rendez-vousn doncn pour les élections de mi-mandat en 2018.