États-Unis : les migrants et leurs enfants au cœur d'un bras de fer politique

  • A
  • A
Partagez sur :

La "tolérance zéro" appliquée par l'administration Trump depuis le printemps a entraîné la séparation de plus de 2.000 enfants de migrants d'avec leurs parents. Alors que la polémique enfle, le président tente de l'utiliser comme levier au Congrès.

ON DÉCRYPTE

"Inadmissible" pour l'ONU, "cruelle" pour l'ancienne Première dame Laura Bush, "diabolique" pour l'opposition démocrate... Aux États-Unis et ailleurs, le récent revirement de politique migratoire des autorités américaines scandalise. Depuis le printemps, l'administration sépare les migrants entrés illégalement sur le territoire de leurs enfants, plaçant ces derniers dans des centres d'hébergement grillagés. Des vidéos et enregistrements réalisés au sein de ces centres, publiés par les médias américains ces derniers jours montrent des mineurs tantôt entassés dans des bâtiments reconvertis à la hâte, tantôt en pleurs, réclamant leurs parents. Sans en nier l'aspect polémique, la Maison-Blanche revendique pourtant son changement de politique, n'envisageant aucun changement. Europe 1 décrypte la situation.  

Qu'est-ce qui a changé ce printemps ?

Au début du mois de mai, l'administration Trump a annoncé la mise en place d'une politique "zéro tolérance" en termes d'immigration, principalement en provenance de pays secoués par des violences comme le Guatemala, le Honduras ou le Salvador. "Si vous franchissez la frontière du sud-ouest illégalement, nous vous poursuivrons. C'est aussi simple que cela", résumait alors le procureur général des États-Unis, Jeff Sessions, cité par le New York Times. "Nous sommes là pour dire au monde que nous n'allons pas laisser notre pays être submergé."

Depuis, les autorités américaines poursuivent systématiquement au pénal les étrangers entrés sur le territoire de manière illégale. Jusque là, l'usage consistait à privilégier des procédures civiles pour les migrants arrêtés pour la première fois. Plus souples, ces procédures permettaient de détenir les personnes dans des centres de rétention administrative, en famille, ou de trouver des voies alternatives à la détention, en attendant l'examen au tribunal de leur demande d'asile.

Pourquoi cela concerne-t-il les enfants ?

Avant ce changement de politique, l'usage consistait, à quelques exceptions près, à relâcher les demandeurs d'asile lorsqu'ils avaient des enfants avec eux. Il avait valu à l'administration Obama de nombreuses critiques, une part des migrants arrêtés et laissés libres ayant disparu dans la nature avant leur comparution devant un juge de l'immigration.

Poursuivis au pénal, les parents sont à présent détenus dans le système pénitentiaire et ne peuvent être suivis par leurs enfants s'ils en ont - selon des chiffres mesurés de mars à mai, sur les 50.000 personnes appréhendées chaque mois en situation irrégulière aux États-Unis, 15% ont des enfants avec elles. Désormais, les mineurs qui accompagnent les migrants arrêtés sont confiés à l'Office de relocalisation des réfugiés, dépendant du ministère de la Santé et des services sociaux. Sous l'administration Obama, cela arrivait lorsque la relation filiale ne pouvait pas être établie ou en cas de suspicion de trafic de mineurs, par exemple. La mesure est aujourd'hui systématique et appliquée avec zèle, pour des enfants âgés de "seulement 18 mois", selon le Texas Observer.

Quel est l'objectif de ce revirement de doctrine ?

La Maison-Blanche affirme vouloir ainsi décourager les clandestins de tenter de passer la frontière. "Nous ne pouvons pas et n'allons pas encourager les gens à amener des enfants en leur donnant une vaste immunité face à nos lois", a encore déclaré lundi le ministre de la Justice Jeff Sessions. Des expérimentations de politiques similaires ont été menées par le passé, mais à une échelle locale, notamment autour d'El Paso, début 2017. Le nombre de familles à traverser la frontière a alors baissé de 64% selon les autorités, avant de repartir à la hausse lorsque la mesure a été abandonnée, rapporte le New York Times.

Mais au-delà des statistiques migratoires, le bras de fer est politique pour Donald Trump, qui revendique sa fermeté extrême aux frontières. Depuis des mois, sa réforme de l'immigration patine au Congrès, où les Républicains sont pourtant majoritaires. Lundi, le président a rejeté les critiques sur la minorité démocrate, dont la cheffe Nancy Pelosi a dénoncé une politique "inhumaine et barbare". "Ce qui arrive est tellement triste. Et cela pourrait être réglé rapidement, magnifiquement, et nous serions en sécurité", a affirmé Donald Trump. "Si nous construisons le mur, si nous passons une loi pour mettre un terme au non-droit, nous n'aurons plus à faire ces choix terribles", a argumenté Jeff Sessions. Le projet, promis par le chef d'État pendant sa campagne présidentielle, implique le déblocage d'une enveloppe de 25 millions de dollars par le Congrès.

Reste que l'idée que la Maison-Blanche utilise ces enfants pour faire avancer le débat sur l'immigration indigne jusque dans les rangs républicains. "Certains dans l'administration ont décidé que cette politique cruelle renforçait leur pouvoir d'influence" au Congrès, a notamment souligné sur Facebook le sénateur Ben Sasse, issu de la majorité. "C'est inacceptable. Les Américains ne prennent pas leurs enfants en otage. Point."

2.342 enfants séparés de leurs parents

Selon le dernier bilan communiqué par les autorités, 2.342 mineurs ont été séparés de leurs familles entre le 5 mai et le 9 juin. Les enfants sont "bien traités" et les rumeurs sont "fausses", a assuré lundi la ministre de la Sécurité intérieure, soulignant en outre que les familles qui se présentent spontanément au poste-frontière pour demander l'asile ne sont, elles, pas séparées.