États-Unis : Gina Haspel, une femme controversée à la tête de la CIA

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Gina Haspel, première femme nommée directrice de l'agence de renseignements, est accusée d’avoir joué un rôle trouble dans la torture de détenus de la CIA après le 11-Septembre.

PORTRAIT

Une nomination aussi historique que discutée. Gina Haspel, devenue mardi la première femme à prendre la tête de la puissante CIA, a joué un rôle controversé dans les prisons secrètes à l’étranger, où des détenus ont été torturés après le 11-Septembre. De fortes réserves avaient déjà été émises lors de sa nomination en tant que numéro 2, l’an dernier. Malgré son passé trouble, Gina Haspel a bel et bien été choisie par Donald Trump pour diriger l’une des plus grandes agences de renseignement au monde, à l’âge de 61 ans.

  • A la tête d’une prison secrète en Thaïlande

La nomination de Gina Haspel vient récompenser un parcours débuté en 1985 et qui l’aura vu servir la CIA aux quatre coins de la planète. Au début des années 2000, cette femme très expérimentée et louée par sa hiérarchie arrive à la tête d’une des premières prisons secrètes mises en place par l’agence après le 11-Septembre, en Thaïlande. "Elle a joué un rôle direct dans le programme de la CIA qui a permis de maintenir des détenus dans des installations secrètes à l’étranger, où ils étaient torturés par le personnel de l’agence", a raconté le New York Times.

En Thaïlande, elle supervise notamment les interrogatoires de deux membres présumés d’Al-Qaïda, Abu Zubaydah et Abd al-Rahim al-Nashiri. Tous deux y subiront des actes de torture dont les détails, glaçants, ont été révélés par les médias américains. "Zubaydah a subi 83 simulations de noyade en un seul mois, sa tête a été quotidiennement frappée contre les murs et il a subi d’autres méthodes d’interrogatoire brutales", écrit encore le New York Times. Pourtant, au bout de quelques mois, "ses interrogateurs ont décidé qu’il n’avait aucune information utile à fournir".

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Les séances de torture, qui étaient toutes filmées, sont détruites en 2005. L’ordre de destruction de ces vidéos compromettantes porte le nom de Gina Haspel, mais la CIA assure que la décision a été prise par son supérieur de l’époque, le chef des opérations clandestine d’alors, Jose Rodriguez. Les avocats des membres présumés d’Al-Qaïda souhaitaient pourtant récupérer ces enregistrements afin de les présenter devant les tribunaux, et obtenir réparation.

  • Brièvement responsable du Service national clandestin

Le passé trouble de Gina Haspel lui a déjà joué des tours dans sa carrière. En 2013, elle est nommée à la tête du Service national clandestin de la CIA, qui supervise justement les prisons secrètes à l’étranger. Mais elle est remplacée après seulement quelques semaines en raison des doutes entourant son rôle en Thaïlande, notamment le recours à la torture. En 2013, l’administration Obama tente alors de tourner la page des méthodes brutales adoptées au début des années 2000 sous les mandats de George W. Bush. Un vaste rapport sur ce programme de tortures de la CIA, de plus de 6.000 pages, est ainsi rédigé en 2014 par le Sénat.

A l’intérieur : des détails sur les conditions de détention de certains suspects comme Abu Zubaydah, le Saoudien torturé en Thaïlande sous la supervision de Gina Haspel. Mais seul un résumé de 528 pages a été rendu public en décembre 2014. En juin dernier, des élus démocrates ont même accusé l’actuel président de la commission du Renseignement du Sénat, le Républicain Richard Burr, de vouloir enterrer ce rapport. Barack Obama lui-même craignait que ce document, potentiellement explosif pour la CIA, et donc pour Gina Haspel, ne soit jamais révélé au grand jour. L’ancien président en a conservé une copie pour sa libraire présidentielle de Chicago, mais elle restera classifiée jusqu’en 2029.

  • Une nomination déjà décriée en tant que n°2

L’arrivée de Donald Trump, dont les déclarations sur la torture restent floues (il s’y est déclaré favorable sans appeler explicitement à son recours), marque un nouveau tournant dans la carrière de Gina Haspel. Elle est nommée numéro 2 de la CIA en février 2017, mais son passé ressurgit une nouvelle fois. Mike Pompeo, le directeur de l’agence, doit alors monter au front pour la défendre. "Gina est une agent d'espionnage exemplaire et une patriote dévouée qui apporte plus de 30 ans d'expérience dans l'agence", assure-t-il, alors que trois anciens directeurs de la CIA lui apportent également leur soutien.

En revanche, deux sénateurs démocrates ont fait part de leurs réserves dans une lettre au président Donald Trump. Mark Warner, membre démocrate de la commission du Sénat sur le Renseignement, voulait même l’auditionner en personne afin d’obtenir "l'assurance de sa part qu'elle respectera l'esprit et la lettre de la loi". Même dans le camp républicain, la nomination de Gina Haspel n’a pas que des partisans. Mardi, l’influent sénateur John McCain, ancien candidat à la Maison-Blanche et opposant farouche à la torture, a sommé Gina Haspel "d’expliquer la nature et l’étendue de sa participation au programme d’interrogatoires de la CIA". La nouvelle directrice de la toute puissante agence, longtemps dans l’ombre, devra désormais prendre la lumière pour dissiper les doutes.