En Syrie, de l’aide humanitaire versée en échange de faveurs sexuelles

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En Syrie, de l’aide humanitaire versée en échange de faveurs sexuelles
Les femmes n'osent plus se rendre seules à la distribution d'aide humanitaire, gérée par des responsables locaux syriens. @ DELIL SOULEIMAN / AFP
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Des femmes syriennes auraient été contraintes à des actes sexuels pour percevoir de l’aide humanitaire dans certaines régions du pays, et ce depuis plusieurs années.

Des faveurs sexuelles en échange d’aide humanitaire : des femmes syriennes auraient été exploitées sexuellement par des hommes pour percevoir de l’aide d’ONG dans certaines régions de ce pays en guerre. Des travailleurs humanitaires anonymes ont affirmé à la BBC que des employés d’organisations internationales, dont des agences de l’ONU, et leurs partenaires locaux, ont contraint la distribution de nourriture en échange de faveurs sexuelles, notamment dans le sud du pays, dévoile le média britannique mardi.

Danielle Spencer, qui a travaillé dans des camps de réfugiés syriens en Jordanie en 2015, a rapporté que des femmes de Daraa et de Quneitra, dans le sud-ouest de la Syrie, avaient bénéficié d’aide en échange d’actes sexuels il y a trois ans. Certains employés des Conseils locaux (des structures de gestion locale mises en place après la révolution) "retenaient l’aide qui avait été fournie et utilisaient ensuite les femmes à des fins sexuelles", a-t-elle déclaré à la BBC.

Plus une fille donne, plus elle recevra de l’aide

De courts mariages, des distributions à domicile… Un rapport du Fonds des Nations unies pour la population (FNUAP) publié en janvier, qui a enquêté sur les violences sexistes et sexuelles en Syrie en 2017, affirme également que "le harcèlement sexuel et l’exploitation sexuelle ont pris place dans le contexte des distributions" dans plusieurs gouvernorats du pays l’année dernière. Si certains hommes insistent pour avoir le numéro de téléphone d’une femme en échange de nourriture, d’autres vont bien plus loin : des Syriennes se sont ainsi vues proposer de l’aide humanitaire en échange "d’une visite chez elle" ou "en échange de services, comme passer une nuit avec eux", affirme le rapport intitulé "Voices from Syria". Et même, "des femmes ou des jeunes filles se sont mariées à des employés (des Conseils locaux, ndlr) sur une courte période pour recevoir des repas", est-il encore dévoilé.

La peur de passer pour une prostituée. "Plus une fille donne au distributeur, plus elle recevra de l’aide", a témoigné au FNUAP une adolescente d’Idlib, dans le nord de la Syrie. Le phénomène serait à ce point répandu que les femmes refusent désormais de se rendre aux centres de distribution, par peur de passer pour des prostituées : "C’est tellement endémique qu’elles ne peuvent plus aller dehors sans être stigmatisées : on va supposer que si vous allez à ces distributions, vous vous êtes livrée à un acte sexuel en échange", explique encore Danielle Spencer.

Les femmes seules vulnérables. S’il est difficile d’avoir une estimation précise des femmes victimes de ce type de chantage sexuel, un rapport de l’International Rescue Committe indiquait il y a trois ans déjà que, sur 200 femmes et filles de Daraa et Quneitra interrogées, 40% ont fait l’objet de violences sexuelles lors de la distribution d’aide humanitaire. Le rapport du FNUAP précise en outre que les femmes et filles “sans protection masculine”, comme les veuves, les divorcées, les déplacées, sont "particulièrement vulnérables à l’exploitation sexuelle" lors des distributions humanitaires.

C’est connu et ignoré depuis sept ans

Des femmes sacrifiées au service du plus grand nombre ? Un travailleur humanitaire a affirmé à la BBC que les organisations caritatives fermaient les yeux sur ces pratiques car avoir recours à un tiers ou des responsables locaux permettaient de s’assurer que l’aide soit bien livrée dans les zones les plus dangereuses du pays. Même son de cloche pour Danielle Spencer : "L’exploitation sexuelle et les abus de femmes ont été ignorés, c’est connu et ignoré depuis sept ans (…) Les Nations unies et le système tel qu’il est ont choisi de sacrifier le corps des femmes. Il a été décidé que le corps des femmes continuera d’être abusé, violé, afin de livrer l’aide à un plus grand groupe de personnes."

"L’ONU n’a pas tout fait pour y mettre fin". En juillet 2015, une réunion des agences de l’ONU et d’organisations humanitaires a eu lieu en Jordanie pour évoquer les cas d’abus sexuels lors des distributions. Une source qui a assisté à cette réunion a rapporté à la BBC : "Il y avait des informations crédibles d’exploitations sexuelles (…) et les Nations unies n’ont pas fait toutes les démarches sérieuses pour y mettre fin." Si plusieurs ONG ont assuré ne pas être au courant de telles allégations, d’autres ont indiqué appliquer une "tolérance zéro" à l’égard de ces pratiques. Un porte-parole du Haut-Commissariat aux réfugiés de l’ONU a notamment admis avoir été au courant d’allégations en ce sens mais n’avoir pas eu assez d’informations pour identifier les personnes ou organismes responsables.  

"Dans le cadre de nos opérations, nous avons lancé de nouveaux programmes, pour mieux protéger les femmes et les filles vivant dans le sud de la Syrie", avait ainsi réagi l’International Rescue Committe en 2015. Des organisations ayant pris part à la réunion d'Amman ont également promis d'être plus strictes avec les employés chargés de distribuer leur aide. Pourtant, depuis trois ans, comme l’affirme l’enquête de la BBC et le rapport du FNUAP, le chantage sexuel semble toujours d’actualité en Syrie.  

Ces révélations interviennent alors que plusieurs ONG sont éclaboussées par des scandales d’abus sexuels. Des employés d’Oxfam ont été accusés d’avoir eu recours à des prostituées en Haïti après le séisme de 2010, et d’autres sont accusés de viols lors de missions humanitaires au Soudan du Sud et d'abus sexuels au Liberia. Depuis, MSF, la Croix-Rouge, et d’autres ONG internationales ont révélé avoir été confrontées à des cas d’abus sexuels par leurs employés lors de missions.