En Roumanie, les manifestants "dénoncent beaucoup plus que la corruption"

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En Roumanie, les manifestants "dénoncent beaucoup plus que la corruption"
Entre 3.000 et 5.000 personnes étaient réunies devant le siège du gouvernement dimanche à Bucarest@ DANIEL MIHAILESCU / AFP
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Une nouvelle mobilisation a eu lieu à Bucarest dimanche. Catherine Durandin, historienne spécialisée de la Roumanie revient sur ce mouvement, né d'une profonde lassitude face au gouvernement.

Dimanche, les manifestants roumains ont encore frappé fort à Bucarest. Entre 3.000 et 5.000 personnes réunies devant le siège du gouvernement ont formé un drapeau géant de l'Union européenne. Brandissant des feuilles de papier bleues et jaunes qu'ils ont éclairé avec leurs smartphones, ils étaient rassemblés autour de leur slogan : "Résistez".

Dans la capitale, des manifestations ont débuté dès le 1er février. Si à l'origine ces Bucarestois voulaient l'abrogation d'un décret sur la corruption, la mobilisation est aujourd'hui bien plus large. Catherine Durandin, historienne spécialisée de la Roumanie et professeure à l'INALCO explique à Europe1.fr les raisons de la colère.

L'ordonnance sur la corruption, "un détonateur". "Il s'agit beaucoup plus que de dénoncer la corruption, c'est une mobilisation par rapport à la nomenclature imposée par le Parti socialiste" au pouvoir depuis 2014, assure l'historienne. Selon elle "l'ordonnance anticorruption a été un détonateur". Ce décret pris par le gouvernement du Premier ministre social-démocrate Sorin Grindeanu aurait permis d'exonérer de poursuites une dizaine de personnalités politiques ayant bénéficié de pots-de-vin d'un montant inférieur à 44.000 euros. Finalement abrogée le 5 février, cette ordonnance a dû aussi faire face à l'opposition de la Commission européenne.

Manifestation Bucarest 12 février 2017

Des manifestants rassemblés devant le siège du gouvernement à Bucarest le 12 février 2017 - DANIEL MIHAILESCU/AFP


Un "pouvoir médiatique" pour l'UE. Pour les manifestants roumains, brandir un drapeau de l'UE devant le siège du gouvernement était un geste fort. "L'Union européenne a soutenu le pays dans la lutte anti-corruption", détaille Catherine Durandin. Elle poursuit : "ces manifestants veulent changer de référence fondamentale, entrer dans une nouvelle dynamique qui est peut-être utopique".

"Dans cette dynamique, l'UE a un pouvoir de conseil, d'ajustement, de contrôle structurel et surtout un pouvoir médiatique". Et si "la société civile commence à prendre en charge les problèmes qui la concernent" explique la spécialiste, c'est "notamment parce que l'UE a permis une circulation à travers les bourses européennes, les programmes de l'enseignement supérieur et grâce aux traductions de livres qui n'existaient pas avant".

La méritocratie au cœur de la contestation. Une plus grande ouverture sur le monde qui a provoqué de nouvelles attentes politiques. D'après Catherine Durandin, la lassitude des Roumains est profonde face au système politique. "Les manifestants reprochent à ceux qui ont été élus d'être dans une mentalité de camarades, où tout est possible. Ces camarades n'ont pas été délogés depuis 1990 (la chute de Ceaucescu et du régime communiste, ndlr), il y a une continuation des biens acquis alors que ces manifestants veulent une méritocratie".

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Un manifestant à Bucarest le 10 février - Daniel MIHAILESCU / AFP


Symbole de cette lassitude, depuis 2012 les manifestations s'enchaînent. Cette année-là, les Roumains sortent dans la rue "contre un référendum truqué", rappelle Catherine Durandin. "En 2013, il y a eu un mouvement écologiste, puis en 2015 il y a eu des manifestations pour faire tomber le Premier ministre après un incendie dévastateur dans une discothèque qui n'était pas aux normes", poursuit l'historienne. 

S'ils "refusent la fatalité" selon l'historienne, ces roumains ne parlent pas au nom du pays entier. "La Roumanie n'est pas assez mobilisée pour une révolution, le positionnement n'est pas le même dans tout le pays", explique-t-elle. Car ceux qui descendent dans la rue ont un profil particulier : "Ils sont Bucarestois, il n'y a pas seulement des jeunes, ils ont un minimum d'éducation et veulent construire leur avenir en Roumanie".