En limogeant le directeur du FBI, "Donald Trump joue à la roulette russe"

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En limogeant le directeur du FBI, "Donald Trump joue à la roulette russe"
Mardi, Donald Trump a limogé sans ménagement le directeur du FBI, James Comey.@ SAUL LOEB / AFP
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James Comey, le directeur du FBI, qui supervisait l'enquête sur les soupçons d'interférences russes dans la campagne présidentielle, a été brutalement écarté de ses fonctions par Donald Trump.

Donald Trump a-t-il fait preuve d'autoritarisme en limogeant James Comey, le directeur du FBI, mardi après-midi ? Cette annonce surprise a provoqué un véritable tollé dans les rangs des démocrates américains. Et si James Comey a visiblement commis des fautes dans l'exercice de sa fonction, méritait-il pour autant le traitement brutal et soudain qui lui a été réservé par le président américain ? Toujours est-il que le magnat de l'immobilier, dont l'entourage est aux prises avec les soupçons d'ingérence russe dans la campagne, joue très gros sur ce coup.

Un licenciement justifié ou pas ?

Pour comprendre l'enchaînement des événements, il faut revenir au cœur de la campagne présidentielle. En octobre 2016, quelques jours avant le scrutin du 8 novembre pour lequel Hillary Clinton était donnée favorite, James Comey annonce la réouverture de l'enquête concernant les emails de la candidate démocrate. Une décision apparemment prise de façon unilatérale. Or, seulement quelques jours plus tard, ce même James Comey rétro-pédale, affirmant qu'il n'y a, tout compte fait, aucun élément nouveau justifiant de poursuivre l'investigation. Mais le mal est fait, selon l'équipe de campagne de Hillary Clinton, qui estime alors que cette brève relance de l'enquête est l'une des causes de la défaite. "Un certain nombre de faits concordants montrent que la campagne contre Hillary Clinton a été menée de manière assez douteuse", affirme Dominique Simonnet, spécialiste de la politique américaine, journaliste et écrivain. "Le premier scandale est là. Comey a agi hors de son champ de compétence. Sa communication a eu un vrai rôle dans la campagne électorale. Et ainsi, il a renforcé Donald Trump", indique l'expert.

Mardi après-midi, pour justifier le licenciement du directeur du FBI, Donald Trump s'est appuyé sur une note du ministre de la justice adjoint, Rod Rosenstein. Il y fustige l'attitude de James Comey, explique qu'il a fauté car il a voulu agir seul. "Il aurait dû transmettre les conclusions de son enquête au ministère de la Justice, et ne pas clore l'enquête seul. Cette affaire des emails est l'enquête criminelle la plus retentissante de ces dernières années, et James Comey a outrepassé ses droits", constate Jean-Eric Branaa, spécialiste des Etats-Unis et maître de conférence à Paris 2 Assas.


L'affaire des e-mails, une façade pour Donald Trump ?

Si, à l'annonce du licenciement de James Comey, l'onde de choc a été si grande, c'est en partie parce que l'attitude de Donald Trump à son égard a soudainement changé. Pendant la campagne, alors que la communication de James Comey faisait encore ses affaires, le candidat républicain avait déclaré, avec la finesse qu'on lui connaît, que Comey "avait des couilles" de rouvrir l'enquête sur les emails de Clinton. Au fil de ses meetings, il n'a eu de cesse de faire des commentaires élogieux sur le travail du FBI et de son directeur. 

Le licenciement de James Comey est d'autant plus surprenant qu'une telle procédure est extrêmement rare. Le directeur du FBI est nommé pour une durée de dix ans. Entré en fonctions en 2013, James Comey aurait donc dû poursuivre son mandat jusqu'en 2023. Seule une "faute grave" pouvait justifier cette sanction. "Il n'existe qu'un seul précédent dans l'histoire américaine : William Sessions, limogé par Bill Clinton, car il confondait le porte-monnaie du FBI avec le sien", indique Jean-Eric Branaa. "Or, Comey n'a pas commis de 'faute grave' au sens légal du terme. Certes, il a commis une faute qui aurait dû être sanctionnée, mais pas aussi sévèrement", avance le spécialiste.

Selon les démocrates américains, qui ont vivement critiqué la décision de Donald Trump, le président fait montre d'un autoritarisme à peine voilé. "Comey irrite prodigieusement Trump car il s'oppose à lui. Lorsqu'il déclarait qu'il avait été mis sur écoute par le président Obama, le directeur du FBI avait affirmé publiquement qu'il s'agissait là de foutaises", rappelle Jean-Eric Branaa. Mais surtout, ce limogeage intervient alors que l'enquête du FBI progresse sur des liens supposés entre l'équipe de campagne de Donald Trump et la Russie. Cette enquête a déjà conduit à des démissions dans le camp Trump, notamment celle de Michael Flynn, ex-conseiller à la sécurité nationale. Récemment, la Maison-Blanche a annoncé que Jared Kuchner, gendre et proche conseiller de Donald Trump, témoignerait devant la commission du Renseignement du Sénat, qui enquête elle aussi sur l'interférence de Moscou dans l'élection présidentielle du 8 novembre. 

Vers une procédure d'"impeachment" ?

Sentant les ennuis judiciaires se rapprocher, Donald Trump a-t-il voulu écarter cet enquêteur devenu un peu trop gênant ? C'est ce que suggèrent bon nombre de démocrates depuis mardi. Ils évoquent une décision purement "politique", et comparent cet épisode au scandale du Watergate, en 1973. À l'époque, le président américain Richard Nixon avait tout fait pour écarter les auteurs de l'enquête, abusant de son pouvoir dans les grandes largeurs.

De la même manière, le limogeage de James Comey est vécu comme "un coup de force présidentiel", juge Dominique Simonnet. "Par cette décision, Donald Trump a joué à la roulette russe, il a peut-être signé son arrêt de mort", commente même Jean-Eric Branaa. Et si l'on suppose que Donald Trump a provisoirement écarté le danger, il n'est pas à l'abri pour autant. En effet, même sans leur patron, nul doute que les agents du FBI, ainsi que la commission du Congrès, vont continuer à enquêter sur le rôle qu'aurait pu jouer Donald Trump dans cette affaire. "Si l'on se rend compte qu'il a menti, et qu'il avait bien des liens avec la Russie, alors cela mènera directement à une procédure d''impeachment'", c'est-à-dire de destitution, avance Jean-Eric Branaa. Pour l'instant, le camp républicain soutient la décision de Donald Trump. "Mais il pourrait aussi bien le lâcher s'il se rend compte que ce limogeage n'a servi à rien", souligne le spécialiste. "Il faut retenir la date du 9 mai. Peut-être qu'elle signifiera, au regard de l'histoire, le début de la chute de Donald Trump."

Un nouveau directeur du FBI nommé très prochainement

Privé de son patron, le FBI doit pouvoir continuer à fonctionner. Le remplaçant de James Comey devrait être nommé très prochainement, "avant la fin de la semaine", estime Jean-Eric Branaa. Sur ce choix, Donald Trump sera évidemment scruté par les démocrates. "Il ne pourra pas mettre un conservateur, ou quelqu'un qui lui est très proche, car les démocrates vont crier au scandale", note le spécialiste de la politique américaine. "Il faudra probablement qu'il choisisse un juge fédéral, dont la probité est au-dessus de tout soupçon", avance-t-il. "Il faut qu'il donne des gages au peuple américain qu’il ne trafique pas les choses".