"Cyber-incendies", la menace de 2013 ?

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"Cyber-incendies", la menace de 2013 ?
La tête du réalisateur de L'innocence des musulmans a été mise à prix par des manifestants indonésiens.@ Reuters
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DECRYPTAGE - C'est l'un des risques planétaires, selon une étude du Forum économique mondial.

>> L'INFO. La crise financière, les catastrophes naturelles, le réchauffement climatique sont autant de facteurs qui rendent le monde plus vulnérable. C'est en tout cas la conclusion du rapport 2013 sur les risques du monde rendu public mardi par le Forum économique mondial (WEF). Mais il y a un autre phénomène -au nom barbare- qui a attiré l'attention des experts cette année : "les cyber-incendies sauvages" ou "incendies digitales".

>> Pour lire le rapport, cliquez-ici. 

tunisie, manifestation, film anti-islam

© REUTERS

• Kezaco ? Septembre 2012 : les rues d'Egypte, du Yémen, de la Tunisie, d'Irak, d'Iran s'embrasent. La raison ? Un "film-navet" satirique, nommé L'Innocence des musulmans, diffusé sur YouTube et jugé blasphématoire à l'égard du prophète Mahomet par le monde arabe. Après plusieurs jours de manifestations et d'affrontements, le bilan est lourd : une cinquantaine de personnes sont mortes.

C'est l'un des exemples choisis par le Forum économique mondial pour expliquer cette nouvelle menace, des "cyber-incendies sauvages". Il peut prendre la forme d'un écrit, d'une image ou d'une information et  engendre des conséquences spontanées parfois néfastes. "Si la démocratisation de l'information est sous de nombreux aspects une force positive, elle peut aussi avoir des conséquences aléatoires et imprévisibles", analyse le WEF. "Dans un monde où le rôle traditionnel de gardien que jouaient les médias perd de son importance, ce risque invite à réfléchir sur la façon dont la connectivité favorise la propagation des cyberincendies sauvages", précisent les experts.

• Quelques "cyber-incendies" célèbres. Si ce phénomène tourne au parfois au drame, comme lors de l'épisode du film anti-islam, il prend différentes formes, selon le Forum économique mondial. Le "cyberincendie" peut être lié à des phénomènes de consommation, des conflits religieux ou politiques, ou bien encore de la diffamation, voire de l'usurpation d'identité.

- Certaines entreprises en ont fait les frais. C'est le cas de United Airlines dont l'un de ses clients musiciens s'est plaint d'avoir retrouvé sa guitare cassée après un trajet sur cette compagnie. Il a composé une chanson "United breaks guitars" sur YouTube qui a été vue par 12 millions de personnes. Rapidement, la compagnie a vu ses commandes chuter de 10% et a affiché des pertes autour de 180 millions de dollars.

- Dans une émission de la BBC du début de novembre, une victime d'abus sexuels a incriminé un homme politique des années 1970. Cet ancien trésorier du Parti conservateur n'a pas été nommément cité, mais Internet s'en est chargé, avant que le témoin ne se rétracte. La BBC a dû indemniser cet homme à hauteur de 229.500 euros.

>>> A lire : Rien ne va plus à la BBC

- En juillet 2012, un homme s'est fait passer sur Twitter pour le ministre russe de l'Intérieur et a posté un message affirmant que le président syrien, Bachar al-Assad avait été tué. Cette fausse information a eu des conséquences puisque le prix du baril de pétrole s'est envolé durant quelques minutes.

israel : twitter de tsahal

© CAPTURE D'ECRAN TWITTER

- Lors de la récente opération "Pilier de défense", Tsahal, l'armée israélienne, et les brigades al-Qassam, le bras armé du Hamas, ont utilisé Twitter pour donner leur version du conflit. Un véritable exercice de communication en pleine guerre : Tsahal donnait le nombre de roquettes tirées sur Israël tandis que la brigade de Gaza lançait des messages guerriers à ses partisans.  

>>> A lire : Israël-Gaza : la guerre aussi sur Twitter

logo twitter

© MaxPPP

• Le mécanisme de la rumeur. Si aujourd'hui, les médias sont une "industrie réglée" écrivent les auteurs du rapport, une  fausse "rumeur" peut se répandre de façon "virale à travers les réseaux sociaux" et peut avoir un impact "dévastateur". Aujourd'hui, avec le milliard de membres sur Facebook, 500 millions sur Twitter, 400 millions sur le réseau chinois Weibo, les informations circulent à vitesse grand V.

"La rumeur c'est viral", analyse Arnaud Mercier*, spécialiste des sciences de l'information et de la communication, joint par Europe1.fr. "Elle utilise des ressorts de la psychologie. Les gens qui relayent ces informations s'appuient sur des croyances, des peurs. Cela peut être lié à des incertitudes, des crises et ces rumeurs offrent une réponse à leurs angoisses et inquiétudes. La rumeur permet souvent de trouver des responsables", affirme ce professeur d'université.

• Un film fait maison. Le phénomène de "cyberincendie" s'observe encore davantage via les images qui aujourd'hui inondent les écrans d'ordinateur. Pour preuve : chaque minute, près de 48 heures de contenus sont mises en ligne sur YouTube.

web chine 930

© Reuters

"L'image percute plus que le texte", renchérit Arnaud Mercier. "Une image, on la comprend tout de suite à l'autre bout du monde. La circulation d'images produit des chocs culturels. C'est jugé drôle ici et blessant là-bas. Les codes ne sont pas les mêmes", ce qui peut engendrer ce genre de phénomènes poursuit le chercheur. "Mais la plupart du temps, s'il y a incendie, il y a des gens qui tiennent des allumettes", ajoute-t-il. "Il y a chaque jour des milliers de documents qui sont postés sur une Internet et qui sont douteux. Mais pour que cela ait un impact, il faut des gens pour ratisser. Aujourd'hui les internautes n'ont plus forcément besoin des journalistes pour que cela ait de l'impact", analyse ce chercheur. Pour ce dernier, "l'abaissement du coût d'entrée au multimédia et la miniaturisation des objets fait que vous pouvez faire vous-même un film" ont accru ce phénomène.

Mais tout cela n'est pas nouveau. Déjà en 1938, Orson Welles déclenche une véritable panique en adaptant à la radio La Guerre des mondes de H.G Wells. Il annonce à la radio l'arrivée des martiens sur terre et les auditeurs prennent le récit pour argent comptant. Près de 75 ans plus tard, l'histoire se répète mais l'expression est aujourd'hui exacerbée. 

*Arnaud Mercier est professeur à l'université de Lorraine et responsable de l'Observatoire du webjournalisme.