Comment baptise-t-on une opération militaire ?

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Comment baptise-t-on une opération militaire ?
@ Reuters
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L'intervention en Libye s'appelle "l'Aube d'une Odyssée". Pourquoi ?

"Harmattan", "Aube d’une Odyssée", ou encore "Ellamy". Trois noms aux accents littéraires pour une même opération, celle menée depuis samedi par une coalition de cinq pays occidentaux en Libye. Qui choisit ces noms et comment ? Europe1.fr a enquêté.

Lorsqu'une intervention militaire est menée par une coalition, celle-ci a des noms différents, choisis par les états-majors de chaque pays.

Pour le nom britannique d’ "Ellamy" le choix a été laissé au hasard. C'est un ordinateur qui a tranché en faveur de ce mot sans signification.

En France, des noms d'"éléments naturels"

En revanche, France et Etats-Unis ont bel et bien leurs logiques, mais celles-ci diffèrent. En France, c’est le Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO), dépendant de l’Etat major des armées, qui nomme les opérations militaires. Selon deux critères principaux : ce sont souvent "des noms d’éléments naturels du coin", et surtout, "il ne faut fâcher personne", le nom ne doit pas être perçu de façon négative par la population sur place explique à Europe1.fr Jean-Vincent Brisset, spécialiste des questions de Défense à l’Iris. L’Harmattan est un vent d’Afrique de l’Ouest.

Les opérations de l’armée de l’air ont d’ailleurs en général des noms d’oiseaux ou de vent. Par exemple, l'opération "Epervier", au Tchad en 1986. Les opérations maritimes, elles, auront plus des noms de poissons, comme "Manta" (la raie), toujours au Tchad, en 1983-84.

Aux Etats-Unis, une justification idéologique

Les noms donnés par les Etats-Unis s’inscrivent plus dans une logique de communication, et font référence à des éléments abstraits. "Aube d’une Odyssée", dans un autre contexte, pourrait être le titre d’un poème. Ici d’ailleurs, "la référence est obscure", pour Jean-Vincent Brisset. L’Odyssée désigne en effet le long voyage d’Ulysse, 10 ans, pour rejoindre sa bien-aimée Pénélope à Ithaque. Les Etats-Unis prévoient-ils de s’enliser 10 ans dans le conflit libyen ? En tout cas, le nom de l’opération fait partie intégrante, pour Washington, de l’idéologie qui lui sert de justification à la guerre.

On se souvient de l’opération "Enduring Freedom" (Liberté immuable) en Afghanistan, qui avait dû être rebaptisée deux semaines après les attentats du 11 Septembre 2001. Le nom initial, "Infinite Justice" (Justice sans limites), était perçu comme une vengeance américaine par les populations locales. Plus ancienne, l’opération "Gomorrhe", le bombardement de Hambourg par les forces américaines et britanniques en 1943, évoquait la référence biblique d’une ville pécheresse détruite par le feu divin.

"Frappe du dragon" contre "Epidote"

Et, lorsque les noms américains ne réfèrent pas à une idéologie, ils n’en restent pas moins grandiloquents et guerriers. L’opération de l’Otan en Afghanistan, en septembre 2010, s’appelait "Frappe du dragon". Alors que les Français choisissent "Epidote", un minéral des montagnes afghanes, pour leur programme de formation de l'armée du pays.

Au temps de la guerre psychologique et des frappes dites chirurgicales, où toute effusion de sang est taboue, les Etats-Unis "maîtrisent de plus en plus leur communication" autour de la guerre, affirme Jean-Vincent Brisset. Alors que pour les militaires français, le problème du nom de la guerre est encore, selon le spécialiste, largement "mnémotechnique".