Algérie : pétrole, corruption et ministre en fuite

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Algérie : pétrole, corruption et ministre en fuite
Chakib Khelil, ancien PDG de la Sonatrach devenu ministre de l'Energie durant plus de dix ans jusqu'en 2010, son épouse, ses deux fils, notamment, sont accusés de "blanchiment d'argent, abus de pouvoir et constitution de bandes criminelles".@ Reuters
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Un mandat d'arrêt international a été délivré contre l'ancien ministre de l'Energie, empêtré dans une affaire de corruption.

L'INFO. C'est une première en Algérie. La justice a décidé de frapper un grand coup dans une lourde affaire de corruption contre sa société publique des hydrocarbures, Sonatrach, qui assure 95% des exportations d'hydrocarbures du pays, 15e producteur mondial de pétrole. Elle a lancé un mandat d'arrêt international contre un de ses ex-ministres. Au cœur de ce scandale : Chakib Khelil, ancien PDG de la Sonatrach et ministre de l'Energie durant plus de dix ans, son épouse, ses deux fils, notamment, sont accusés de "blanchiment d'argent, abus de pouvoir et constitution de bandes criminelles". 

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© Reuters

Khelil, un camarade de classe de Bouteflika. Cette décision est un coup de tonnerre en Algérie car cet ancien président de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) et ancien de la Banque mondiale, avait souvent été présenté comme un "super ministre". Ce polyglotte, qui a travaillé pour Shell et Philips Petroleum aux Etats-Unis, est devenu conseiller de Bouteflika en 1999. Le président algérien, qui a fréquenté la même école que Chakib Khelil, a même "pensé à faire de lui son Premier ministre", assure Naoufel Brahimi El Mili*, docteur en sciences politiques et spécialiste de l'Algérie joint par Europe1.fr.

Le chantre de la libéralisation. Mais depuis janvier 2010, Chakib Khelil, de tendance "ultra libéral", a davantage occupé le devant de la scène avec les scandales de corruption du groupe pétrolier public Sonatrach qui ont éclaté. Le 10 février dernier, le parquet d'Alger a ouvert l'affaire "Sonatrach II" en ordonnant une enquête sur une éventuelle corruption liée à des contrats entre le groupe italien ENI et Sonatrach dans lequel Chakib Khelil, qui dispose d'un passeport américain, serait lourdement impliqué. Lorsqu'il est ministre de l'Energie et des Mines, poste qu'il conservera jusqu'en mai 2010, il fait passer des lois dont une très controversée sur les hydrocarbures en 25 mars 2005 qui libéralise le secteur. Concrètement, une société étrangère qui découvrait un nouveau gisement en devenait propriétaire à 100%. Finalement, cette loi sera amendée mais selon les experts algériens, les nouvelles conditions sont toujours aussi désavantageuses pour la Sonatrach.

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© Reuters

Des millions de dollars de commissions. Jusque là, rien d'illégal. Seulement, l'application d'une feuille de route libérale qui était soutenue à l'époque par les Etats-Unis. Sauf que durant de nombreuses années, un réseau international de corruption aurait été mis en place. Lundi, le procureur a annoncé qu'un mandat d'arrêt a également été lancé contre Farid Bedjaoui, proche de Chakib Khelil. Il serait le principal intermédiaire dans cette affaire de pots-de-vin versés par la société italienne Saipem, filiale de l'italienne ENI, pour obtenir des contrats juteux dans les hydrocarbures en Algérie. Selon la presse italienne, 123 millions de dollars (92 millions d'euros) de commissions auraient été déposés sur des comptes à Singapour et Hong Kong contrôlés par Farid Bedjaoui. Il serait actuellement à Dubaï avec un passeport français et pourrait être extradé vers son pays d'origine. Sur un total de 22 accusés, deux sont des entreprises, l'italienne Saïpem, objet d'une enquête en Italie pour des pots-de-vin versés entre 2007 et 2009 en échange de sept contrats en Algérie évalués à 8 milliards d'euros, et la société Orascom de l'Egyptien Naguib Sawiris.

"Depuis qu'il y a l'OCDE (l'organisation de coopération et de développement économiques, ndlr), les pays ne sont plus censés pratiquer la corruption. Les montages sont donc devenus sophistiqués et complexes. Dans cette affaire, l'une des plateformes passait par Dubaï. Or, les Emirats arabes unis ne coopèrent pas en matière de lutte anti-blanchiment. Il y avait aussi Singapour, le Panama", décrypte Naoufel Brahimi El Mili, spécialiste du Maghreb. Selon le procureur général, les premiers éléments de l'enquête ont permis de retrouver des comptes dans le monde entier. Et "le montant de chacune des opérations varient entre 20 millions de dollars et 175 millions d'euros. Une partie de ces fonds a été investie dans l'achat de biens immobiliers", a-t-il affirmé.

Il est toujours aux Etats-Unis. En février 2013, l'ex-ministre part  vivre aux Etats-Unis. Le quotidien El Watan s'interroge sur le fait que Chakib Khelil ait pu quitter le pays en toute quiétude alors que ses domiciles avaient déjà été perquisitionnés. Le procureur général a expliqué : "Chakib Khelil n’était pas inculpé au moment où ses domiciles étaient fouillés. Les convocations (judiciaires) lui avaient été transmises et il les avait bien reçues. Il a adressé une lettre manuscrite au juge d’instruction à partir des Etats-Unis, où il était installé, pour l’informer de son impossibilité à se présenter parce qu’il était malade et que son médecin lui a interdit de voyager durant une période de deux mois. Il a joint à cette lettre un certificat médical dûment signé. C’était le 13 mai 2013. Depuis, il n’a plus donné signe de vie."

Sera-t-il extradé ? Rien n'est moins sûr même si depuis le 11 septembre 2001, les Etats-Unis et l'Algérie coopèrent. "Il est vrai qu'il a la nationalité américaine, mais pour nous il est Algérien. Il suffit qu'il quitte les Etats-Unis et tout dépendra du pays où il s'adressera...", déclarait lundi le procureur général près la Cour d'Alger, Belcacem Zeghmati.

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© Reuters

Une affaire qui fait grand bruit. Depuis lundi, les médias algériens s'interrogent sur ces mandats d'arrêts qui viennent d'être délivrés. Dans son éditorial de mardi, le quotidien francophone Liberté se demande, sans pouvoir y répondre, pourquoi et comment Chakib Khelil "a réussi à introduire une loi sur le bradage des hydrocarbures et à la faire valider et passer par un Conseil des ministres et plus grave par les députés ?".

"Ce qui m'a frappé hier, lorsque j'ai zappé sur la télévision algérienne, le JT de 20 heures a ouvert sur une conférence de presse du procureur d'Alger qui parle de cette affaire. C'est du jamais vu !", assure Naoufel Brahimi El Mili, joint par Europe1.fr. "A la télé algérienne, lorsqu'on parle de corruption, on parle de l'affaire Cahuzac mais jamais en interne", ajoute-t-il, assurant du caractère exceptionnel de l'affaire. Pour ce spécialiste de l'Algérie, ces mandats d'arrêt délivrés ne sont que le début d'un scandale de plus grand ampleur qui pourrait toucher des personnalités "du sérail".

*Le Printemps arabe, une manipulation ?, Editions Max Milo.