Al-Jazeera : opération séduction des États-Unis

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Al-Jazeera : opération séduction des États-Unis
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La chaîne qatarie a lancé mardi sa déclinaison 100% américaine. Un pari ambitieux et risqué.

L’INFO. Pour le lancement de sa chaîne d’information aux Etats-Unis, Al-Jazeera n’a pas fait dans la demi-mesure. Plus de 800 personnes recrutées, dont quelques journalistes stars débauchés chez la concurrence, vont travailler dans les douze bureaux de la chaîne dans le pays. Al-Jazeera America commencera à émettre mardi après-midi, avec, chaque jour, 14 heures de direct et une ambition affichée : révolutionner le journalisme télévisé, tout simplement. Un pari jugé "risqué" par le sociologue François Jost, spécialiste des médias.

Al-Jazeera met le paquet. "Aller combattre les États-Unis sur leur propre terrain, ce n’est pas facile", explique-t-il à Europe1.fr. Alors, pour tenter de se faire une place dans le déjà très encombré paysage médiatique américain, Al-Jazeera America a mis le paquet, après s'être vu mettre "beaucoup de bâtons dans les roues" ces dix dernières années, note Nicole Bacharan, consultante d'Europe 1 sur les États-Unis. Dans un premier temps, la chaîne sera reçue par quelque 48 millions de foyers américains, indique le New York Times. C’est grâce au rachat, en janvier dernier, de la chaîne câblée Current TV que le groupe qatari a pu mettre le pied dans la porte, moyennant 500 millions de dollars. Le budget total du lancement n’a pas été communiqué, mais l’argent n’est pas vraiment un problème pour Al-Jazeera, qui bénéficie de la manne pétrolière qatarie.

Une vidéo de promotion de la chaîne :

Des infos américaines pour les Américains. Al-Jazeera était déjà présente aux États-Unis, via une déclinaison en anglais de ses programmes. Mais avec Al-Jazeera America, le groupe ambitionne de produire de l’information américaine, pour les Américains. Le quartier général de la chaîne sera situé à New York et d’anciens studios de la chaîne ABC ont été récupérés à Washington, à deux pas de la Maison-Blanche. Deux grands noms de CNN, Soledad O’Brien et Ali Velshi, ont été débauchés, ainsi que la présentatrice Joie Chen, ex-CNN et CBS. Quant à la publicité, elle ne représentera pas plus de six minutes par heure, contre quinze sur les autres chaînes d’information.

Le Qatar au chevet de la L1

Une image encore sulfureuse. Rares sont en effet les annonceurs à oser se risquer sur une chaîne dont le nom demeure sulfureux aux États-Unis. Comme le souligne le quotidien USA Today, Al-Jazeera reste associé dans l’esprit de nombreux Américains à la diffusion d'enregistrements vidéos de Ben Laden après les attentats du 11-Septembre. La chaîne qatarie serait donc encore perçue comme "anti-américaine" et servant de "porte-parole aux terroristes". La chaîne "fait un peu peur, elle est peu et mal connue", analyse sur Europe 1 Nicole Bacharan, qui ne "voit pas trop" qui va bien pouvoir la regarder aux États-Unis. "Je pense que ça ne sera pas regardé massivement", abonde François Jost. Pour lui, "dans l’esprit américain, ce qui vient des États-Unis est privilégié". Et le sociologue de faire le parallèle avec les téléspectateurs de la chaîne BeIn Sport, la filiale d’Al-Jazeera lancée en France en 2012, dont certains "oublient presque que c’est le Qatar" qui est derrière. Mais dans le cas d’Al-Jazeera America, "cela paraît difficile d’oublier d’où elle vient sans changer de nom", souligne le sociologue.

Le pari de la neutralité. Al-Jazeera promet une chaîne "différente", mettant l’accent sur sa "neutralité", sur les reportages et sur une information "en profondeur". De quoi aller "à contre-courant de toutes les tendances dans la télévision actuelle", relève le New York Times. Pour François Jost, la neutralité affichée par la nouvelle chaîne est cependant "la seule voie possible", "sinon, la peur des pays arabes serait trop grande". Dans la sphère médiatique, le projet d’Al-Jazeera America est suivi de près. Certains grands noms, comme Bob Meyers, président de la National Press Foundation, compare même sur son blog le lancement de la chaîne à celui de CNN en 1980, assurant que la petite dernière du câble devrait être "amusante" et même "bénéfique à regarder".