Accord sur les visas : "l’Europe est en train de cajoler le régime fascisant de la Turquie"

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Accord sur les visas : "l’Europe est en train de cajoler le régime fascisant de la Turquie"
La Commission européenne devrait valider mercredi l'exemption de visas pour les Turcs.@ THIERRY CHARLIER / AFP
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Pour Cengiz Aktar, spécialiste des questions européennes, Bruxelles est en train de fermer les yeux sur les dérives du régime d’Erdogan pour décrocher un accord sur les migrants.

INTERVIEW

La Commission européenne a donné son feu vert, mercredi, à une exemption de visas pour les Turcs. Ankara a fait de cette levée des visas une des conditions de l’application de l’accord migratoire avec l'UE. En contrepartie, la Turquie devra remplir 72 critères, déterminés et contrôlés par la Commission européenne. Mais pour Cengiz Aktar, politologue de renom, professeur de sciences politiques à Istanbul et écrivain, cet accord entre Bruxelles et Ankara n’est rien d’autre "qu’une farce qui cautionne les dérives du président Erdogan".

"La commission européenne s’apprête à remettre son rapport sur les 72 conditions que doit remplir la Turquie pour avoir accès à la zone Schengen sans visa. Ces critères concernent les droits de l’Homme, la reconnaissance des Chypriotes ou encore  la corruption. Est-ce une manière de faire avancer la Turquie sur la voie de la démocratie ?

Non, au contraire. La Commission va sortir un rapport positif qui ne reflète en rien la réalité en Turquie. Les conditions posées par la Commission européenne sont complètement ubuesques. Il y a par exemple une commission chargée de veiller sur les exactions commises par les forces de l’ordre. L’Europe demande à Ankara que cette commission soit indépendante, or elle est directement sous le contrôle du ministère de l’Intérieur. C’est une farce, il n’y a aucune indépendance. Autre exemple, un des critères concerne la lutte contre la corruption. Or, la corruption en Turquie est un problème immense qui concerne quasiment tout le monde et qui est loin d’être réglé. Mais la Commission s’apprête quand même à féliciter Ankara sur ce point. En réalité, la Turquie n’a rien rempli du tout, mais la Commission européenne ne veut rien voir.

Vous sous-entendez que l’Union européenne s’apprête à fermer les yeux sur les pratiques du régime du président Erdogan, pour décrocher un accord sur les migrants ?

Evidemment ! L’Europe est en train de cajoler le régime fascisant de la Turquie. La Commission bazarde tous les principes et les conditions qu’elle-même a produits pour que la Turquie soit exempte de visa et mette en place un contrôle migratoire avec la Syrie. Mais il y aura un retour de bâton : avec ou sans visa, l’Europe va accueillir des réfugiés de Turquie. Il y a 500.000 Kurdes qui ont été déplacés à cause de la guerre à l’est de la Turquie. Il est évident qu’ils vont venir en Europe. D’ailleurs, il y a déjà parmi les migrants des réfugiés turcs. Alors avec la levée des visas, l’Europe va s’amuser. L’Europe est en train de se brader pour soi-disant empêcher les migrants de venir, mais ça ne marchera pas. La Commission joue à un jeu mortel qui fragilise l’Union européenne. En revanche, en Turquie, Erdogan est déjà en train de vendre l’exemption des visas aux Turcs. Dans les journaux, on annonce déjà la libre circulation.

La Turquie a jusqu’au mois de juin pour remplir les conditions imposées par Bruxelles. Puis les États membres et le Parlement européen devront approuver le texte. Pensez-vous que l’accord verra le jour ?

In fine, je ne pense pas que cela se fera. Je pense que les opinions publiques européennes vont se saisir du sujet. Avec la publication du rapport, il y aura une très grosse pression sur les bureaucrates à Bruxelles pour qu’il y ait un véritable contrôle des conditions auxquelles la Turquie est soumise. Car elles sont très loin d’être remplies ! Et puis, même si elles étaient remplies, le contexte politique en Europe - l’élection présidentielle en France, les législatives en Allemagne  - rendra la mise en place de l’accord impossible."

LES CRITÈRES IMPOSÉS PAR L'EUROPE

Il y a 72 critères au total, ils concernent notamment, la lutte des autorités turques contre la corruption, la négociation d'un accord avec Europol ou encore une révision de la législation du pays sur le terrorisme.
En outre, tout ressortissant turc exempté de visa ne pourra entrer dans l'UE que muni d'un passeport biométrique.
La Turquie va donc devoir les mettre en place. La Turquie va devoir créer une force intégrée de protection des frontières et des centres pour accueillir les migrants renvoyés par l’UE.
Ankara devra aussi faire un effort en matière de protection des données et de droit de l'Homme.