Les Gardiens du chez-soi (partie 2 : CONCIERGES D'HIER)

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Les Gardiens du chez-soi (partie 2 : CONCIERGES D'HIER)
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On trouve l’ancêtre du concierge parmi les portiers des hôtels particuliers, des demeures bourgeoises et des maisons à allée qui, jusqu’à la fin du XVIIIème siècle, gardent les élites des désordres de la rue et des agressions extérieures. Ils tiennent close la porte cochère et filtrent prudemment les visiteurs.

On trouve l’ancêtre du concierge parmi les portiers des hôtels particuliers, des demeures bourgeoises et des maisons à allée qui, jusqu’à la fin du XVIIIème siècle, gardent les élites des désordres de la rue et des agressions extérieures. Ils tiennent close la porte cochère et filtrent prudemment les visiteurs.

Serviteur

Leur rôle est de garantir l’intérieur domestique partagé par une même famille des incursions non désirées de l’extérieur. Le portier est alors un domestique.

Lorsque, au début du XIXème siècle, le terme « concierge » est introduit dans la langue française, le métier et son contexte ont tant changé, acquis une complexité et une ambigüité telles que nous sommes encore prisonniers des images qu’il véhicule.

L’ange gardien du propriétaire

Le portier travaillait pour un maître des lieux, une maison et une famille. Le concierge va, lui, travailler pour l’unique propriétaire d’un immeuble à appartements dont tous les habitants sont, jusqu’à la loi qui crée, en 1935, la copropriété moderne, tous des locataires. Les emplois de concierge se développent et croissent très rapidement, au rythme du développement de la ville : on construit, au XIXème siècle, nombre de maisons à étages où demeure une population hétéroclite qui va des solitaires et des ménages pauvres qui logent dans les mansardes aux ménages les plus cossus qui habitent au 1er ou au « bel étage ».

Car, en ces temps où l’ascenseur n’existait pas, « la misère montait l’escalier » tandis que la bourgeoisie vivait non loin de la rue qui reste, jusqu’au lendemain de la Première guerre mondiale, animée de petits métiers et dispensatrice de nombre de services qui facilitent la vie quotidienne.

Quelle est alors la mission du concierge ? De veiller en tout temps aux intérêts du propriétaire. A une époque où la grande majorité des citadins vit, tout particulièrement à Paris, dans une grande misère et où, à côté des immeubles bourgeois, on trouve un très grand nombre d’immeubles délabrés et malsains impunément loués à des habitants qui ne connaissent que la précarité, le concierge est chargé de percevoir les loyers.

C’est ainsi que le serviteur se voit doté d’un véritable pouvoir, d’autant plus qu’il peut aussi faire expulser un locataire et en recruter aussi de nouveaux.

Bonnes mœurs et bienséance

Le concierge contrôle qui entre et sort de jour comme de nuit. Un panonceau demande à tous, habitants et visiteurs, de s’annoncer en passant et au visiteur de préciser où il va. Dans certains immeubles, la porte est fermée en permanence et il faut « demander le cordon » pour entrer comme pour sortir. Dans beaucoup de maisons à étages, la porte est fermée pour la nuit dès 10 heures du soir par mesure d’ordre public et, plus rarement, à minuit. Gare alors aux retardataires et aux fêtards, gare aux amants illicites et aux amours éphémères ou vénales et gare aux compagnonnages douteux.

Mais, pour quelques privilégiés qui disposent des moyens pécuniaires pour faciliter la chose, l’entrée se fait à toute heure, le concierge étant d’autant plus corvéable qu’il est lui-même fort pauvre. Nous aurions bien du mal à imaginer aujourd’hui l’extraordinaire intrusion du concierge dans la vie privée des habitants qui traverse tout le XIXème siècle et la première partie du XXème siècle sans la grande quantité de gravures, romans et photographies qui en font le récit.

Un siècle et demi de caricature et de satire témoignent de cette nouvelle police interne basée sur la connaissance des détails de la vie intime des locataires. Les concierges voient et entendent. Le courrier passe par leurs mains. Ils pénètrent dans les appartements sous mille prétextes. Cette police a gommé dans l’imaginaire collectif les autres aspects, pourtant fondamentaux, de leur mission.

Corvéable à merci

Pendant plus d’un siècle, le métier de concierge n’est doté d’aucune balise ni d’aucune norme. Il s’accompagne d’innombrables devoirs mais d’aucun droit. Jusqu’au XXème siècle, aucun salaire ne rémunère leur présence permanente et leur travail.

L’usage voulait que le concierge reçoive un pourcentage des loyers mais son application et le montant du pourcentage étaient laissés à la discrétion des locataires. Il recevait aussi une petite part du charbon livré pour chauffer les appartements.

En échange de son travail, il se voit accorder une loge qui est, dans les immeubles anciens et jusqu’à ces dernières décennies, une pièce exiguë souvent non loin des poubelles, qui donne sur une cour sombre ou qui est située sous l’escalier.

Autres facettes

Le concierge d’hier est une des figures de l’exploitation. Il est aussi une des figures du serviteur qui est de fait, dans l’exercice de ses fonctions, un maître. Il détient un pouvoir. Mais on l’a longtemps regardé de haut. A ces paradoxes s’en ajoutent bien d’autres.

Le concierge nettoie et, en quelque sorte, purifie l’immeuble. Sa lutte personnelle contre la saleté et le désordre est considérée comme une occupation subalterne mais elle garantit à l’immeuble sa bonne image et contribue à sa bonne réputation.

Le concierge tisse des liens avec les habitants et entre les habitants. Il rend à ces derniers mille menus ou grands services. Parce qu’il est familier des routines des uns et des autres, il s’inquiète de l’absence de tel ou tel habitant âgé, solitaire ou malade. Sa loge fut, hier, un lieu de passage où sa propre vie privée était sacrifiée à la protection de celle des habitants.

Entre contrôle, protection, censure, service, amitié et entraide, le concierge d’hier se livre à un exercice d’équilibre qui témoigne de ses compétences psychologiques et sociales.

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