Le Jardin à la française

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Le Jardin à la française
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Si on peut aisément comprendre le souci de précision d’un amateur horticole qui distingue les jardins à la française, à l’anglaise, à l’italienne, etc., on peut également s’émouvoir de la floraison d’abus de langage chez les propriétaires d’un terrain plus ou moins agrémenté de plantations.

Si on peut aisément comprendre le souci de précision d’un amateur horticole qui distingue les jardins à la française, à l’anglaise, à l’italienne, etc., on peut également s’émouvoir de la floraison d’abus de langage chez les propriétaires d’un terrain plus ou moins agrémenté de plantations.

Profitons donc de l’instant pour tenter la distinction entre jardins à la française et à l’anglaise, pierres angulaires de l’art horticole dans le monde occidental contemporain, non sans un bref détour par l’histoire des jardins à travers le temps.

Depuis les jardins suspendus de Babylone.

A l’évidence, on se préoccupe d’horticulture depuis les temps immémoriaux (je vous épargne la belle image d’Eve dans les jardins d’Eden, hortus deliciarum) aussi bien chez les Egyptiens (les peintures funéraires pharaoniques l’attestent), que chez les Perses dont les fameux jardins suspendus de Babylone constituent la deuxième des sept merveilles du monde.

Des jardiniers farsis* qui influenceront la Grèce d’Alexandre (avec Aristote qui aimait à philosopher dans son jardin, ou les Jardins des Hespérides chers à Héraclès), qui déteindra à son tour sur la Rome antique, les peintures murales de Pompéi en témoignant si besoin était. Par la suite, Byzance et la culture mauresque surent reprendre cette tradition botanique et la mener bien au-delà de la chute de l’empire romain, notamment en Espagne.

Le jardin s’organise.

En France, on trouve les premiers jardins en Ile de France et dans le Languedoc dès le XIIIe siècle grâce aux monastères qui font fructifier toutes les techniques horticoles connues aussi bien pour leurs besoins utilitaires (alimentaires et médicinaux) qu’esthétiques ou religieux.

Mais c’est la Renaissance italienne, grâce aux travaux de Leon Battista Aberti qui théorise pour la première fois l’art du jardinage dans son ouvrage De re aedificatoria, qui transformera l’agricole utilitaire en expression artistique. Le jardin devient alors démonstration de puissance et de richesse, notamment chez les Medicis à Florence, mais aussi en Toscane avec le Palazzo Piccolomini (le palais des papesses), ou avec le palais du Belvedere au Vatican.

La naissance du jardin à la française.

Nicolas Fouquet, ministre des Finances de Mazarin, un sacré loustic au demeurant, devint si riche qu’il se mit en tête de bâtir le plus beau château jamais construit, à Vaux le Vicomte en l’occurrence. Pour ce faire, il acheta et rasa pas moins de trois villages, employant jusqu’à dix-huit mille ouvriers pour un coût de 16 millions de livres. Sur les conseils de Charles Le Brun, il confia son parc à André Le Nôtre, fil du superintendant du jardin des Tuileries. Un Le Nôtre inspiré par les techniques italiennes, bien sûr, mais également par la géométrie analytique de Descartes, qui sut mettre en pratique la synthèse de ces deux courants à Vaux le Vicomte. Le jardin à la française était né.

C’est Versailles !

Mais la mort de Mazarin son protecteur, et surtout l’inimitié de Colbert, qui allaient perdre définitivement Fouquet. Ce dont profita Louis XIV, notamment en débauchant le génial jardinier pour réhabiliter, voire réinventer les jardins de Versailles. C’est alors que Le Nôtre conceptualisa le jardin à la française avec ses perspectives et ses géométries parfaites tel qu’on le conçoit aujourd’hui. Le paysage jardinier devenait œuvre d’art, maîtrise absolue de la nature avec ses parterres de broderies de buis à compartiments, ses lignes épurées et symétriques, ses perspectives infinies, ses topiaires, ses bassins, ses fontaines.

Le jardin à l’anglaise.

Le jardin anglais (et non à l’anglaise, nuance) prend sa source à la conquête romaine au premier siècle de notre ère. Notamment grâce à l’empereur Hadrien, cher à Marguerite Yourcenar, qui ne construisit pas seulement le fameux mur mais se montra grand amateur de jardins paysagers et, accessoirement, de jeunes garçons mais là n’est pas le propos. Hélas, les Anglo-Saxons ne se souciaient guère de jardinage et l’art se perdit peu à peu ; il fallut attendre le Moyen-Age pour que les moines reprennent la culture du potager et des herbes médicinales. Et c’est la Réforme qui, finalement, engendrera un regain d’intérêt pour l’horticulture avec des parcs qui se voulaient « naturels ».

Le XVIIIe siècle marqua l’aube de ce qu’on appelle aujourd’hui le jardin à l’anglaise : pas d’architecture rectiligne mais des sentiers tortueux, plus de parterres mais du gazon jusqu’au seuil de la demeure, arbres en bouquet et non plus alignés, lacs arrondis et non plus bassins, espaces infinis et non clos.

Rosbif ou cuisses de grenouille ?

Quoiqu’il en soit, un jardin, par essence, se montre forcément l’antonyme de la nature, qu’il soit français, anglais ou serbo-croate. Nonobstant cela, selon que la géométrie et l’arrangement forcé feront loi ou que l’esprit « naturel » sera respecté, on parlera respectivement de jardins à la française ou à l’anglaise. Ainsi, si vous négligez votre jardin et que vous vous contentez d’en tondre la pelouse, dites qu’il est à l’anglaise.

Si vous êtes un inconditionnel de l’allée tirée au cordeau avec ses incontournables topiaires alignés, prétendez qu’il est à la française ! Je plaisante à demi mais l’esprit y est. Et j’invite tous les jardiniers en herbe à me faire savoir leur désaccord éventuel !

*(farsi = forme du persan parlé en Iran)