Le Dressing

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Le Dressing
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Ne devient pas dressing, dans son acception actuelle, tout placard ou armoire dans lesquels on introduirait un ou deux pieds. Ce serait un véritable abus de langage...

Ne devient pas dressing, dans son acception actuelle, tout placard ou armoire dans lesquels on introduirait un ou deux pieds. Ce serait un véritable abus de langage...

Question technique : si, à l’arrivée de mon mari, je parviens à loger mon amant dans le placard, puis-je rebaptiser cette modeste penderie en dressing ? N’en déplaise à Georges Feydeau, la réponse risque d’être négative.

Il n’aura pas échappé aux plus anglophones d’entre nous que le vocable « dressing » nous vient de l’anglais, désinence du verbe « to dress » qui signifie « s’habiller ». Que les francophones récupérèrent, en panne d’idée lumineuse, et surtout marketable, pour baptiser ce « nouveau » concept. Il est vrai que la réalité se montre bien cruelle car, finalement, de quoi s’agit-il ? Tout bonnement d’une pièce dans laquelle on range ses vêtements et où, le cas échéant, on se vêt et on se déshabille. En bon français, cela s’appelle un « vestiaire ».

Un vestiaire bon chic bon genre…

Du vestiarium latin (coffre de rangement) au vestuaire du moyen français (pièce pour ranger les habits religieux), nous en sommes rapidement parvenus à l’endroit où se changent les comédiens, dans un théâtre et, accessoirement, au recoin de la bonne maison où l’on dépose les vêtements et accessoires d’extérieur (manteaux, parapluies, bottes et autres couvre-chefs).

Malheureusement, en nos temps modernes, certains vocables se montrent porteurs d’une image, agrémentée d’une odeur en l’occurrence, peu compatibles avec les besoins du marketing. Enoncez « vestiaire » et vous verrez les moins délicats tordre le nez en imaginant le pestilentiel local de leur enfance sportive…

Donc, quand il s’est agi de baptiser cette invention, pourtant ancienne comme nous allons le voir, il fallut faire appel à l’étranger. Et quoi de mieux que « dressing » aux accents chics de Buckingham ? Négligeant au passage que le terme désigne aussi une sauce pour salade !

…ou une garde-robe ?

Si depuis le XIIe siècle la garde-robe constitue l’endroit (ou le meuble) dans lequel on range ses vêtements, on trouve également ce mot, quoique plus rarement, au sens de survêtement, cette fois au masculin : « le garderobe se passe au-dessus de la chemise ». Il y eut même quelques périodes où le vocable fut employé pour dire un lieu d’aisance doté d’une chaise percée voire pis, à savoir les fèces elles-mêmes ; un usage scatologique qui ne durera point pour laisser place à son sens actuel : l’ensemble des vêtements que possède une personne. Ouf !

Quand les étrangers s’en mêlent !

Il est par ailleurs amusant de noter que « garde-robe », dont l’origine française ne fait aucun doute, s’orthographiait également « warderoube », ou « wardereube », ce qui a donné le « wardrobe » anglais actuel qui désigne… une armoire. Car pour définir un dressing, nos amis américains parlent d’un « walk-in closet », littéralement : un placard dans lequel on entre. Voilà qui a le mérite d’être clair.

Quant au fameux « dressing-room », il s’agit, pour eux, de la cabine d’essayage d’un grand magasin, ce qui nous éloigne quelque peu de notre sujet. Nos cousins québécois, toujours pointilleux quand il s’agit de respecter la stricte parité entre langues anglaise et française dans leur belle province (et, à cet égard, on ne leur rendra jamais assez hommage), ont opté pour « roberie ». L’idée se montre ingénieuse mais je crains qu’elle ne fasse pas recette en notre beau pays latin où le radical « robe » risque de déplaire à nos macho-men locaux. Alors que « dressing », quel chic !

Le problème reste entier.

Où le linguiste notera, non sans une certaine jubilation, l’accumulation de faux amis et autres emprunts maladroits à l’anglais ; ce qui conduit l’honnête citoyen à se perdre dans les méandres sémantiques. Peu nous chaut en l’espèce puisqu’il s’agit simplement de rappeler ce qu’est un dressing : une pièce de rangement pour ses vêtements et chaussures, dans laquelle on peut, le cas échéant, s’habiller. Voilà qui ne souffre guère de contestation dans l’état actuel des choses.

Mais voilà ! Comment distinguer notre humble placard doté des toute dernières trouvailles des as du rangement, ou bien l’immense penderie d’une mamie bretonne, d’un vrai dressing ? Y a-t-il, comme pour la surface habitable d’un logement, une norme du dressing façon « loi Carrez » ? Hélas, mille fois hélas, il n’en est évidemment rien et entre le dressing minimaliste genre « j’introduis le pied gauche OU le pied droit » et la caverne d’Ali Baba façon annexe des Galeries Lafayette dont nous rêvons tous, pas moyen de séparer le grain de l’ivraie.

Et si on laissait à chacun le droit de se faire plaisir et de baptiser « dressing » sa penderie suédoise ?