Le Boudoir

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Le Boudoir
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Ne boudons pas notre plaisir et laissons notre esprit succomber aux rêveries et fantasmes que suggère le vocable « boudoir ». Depuis le siècle des philosophes, cette petite pièce attenante à la chambre de la maîtresse de maison a suscité une littérature abondante, le plus souvent érotique, apportant ses lettres de noblesse à ce qu’on appelait jusqu’alors l’alcôve.

Ne boudons pas notre plaisir et laissons notre esprit succomber aux rêveries et fantasmes que suggère le vocable « boudoir ». Depuis le siècle des philosophes, cette petite pièce attenante à la chambre de la maîtresse de maison a suscité une littérature abondante, le plus souvent érotique, apportant ses lettres de noblesse à ce qu’on appelait jusqu’alors l’alcôve.

Mais ces deux termes ont vu leur sens évoluer au fil des siècles et il serait maladroit, aujourd’hui, de les confondre. L’occasion pour nous d’effectuer un voyage dans les lieux les plus secrets de la maisonnée.

Etymologiquement, nul besoin de grandes connaissances sémantiques pour deviner que le boudoir tire son nom du verbe « bouder » dont le radical précise quelque chose d’enflé (« boudinée dans sa robe »…), en l’occurrence la lèvre inférieure de celui qui boude. Et si on boude, c’est pour manifester sa mauvaise humeur ou son refus de s’intéresser à quelque chose. D’où la nécessité de se retirer, de s’isoler, dans son… boudoir.

Paroles de femmes.

Le boudoir, pure création du siècle des Lumières, se niche généralement au fin fond des appartements de Madame, lui assurant ainsi toute la discrétion indispensable aux grandes conversations littéraires parfois, aux papotages et commérages, fréquemment. A l’époque, les femmes n’ont pas accès à la parole publique, ou bien alors dûment chaperonnées par ces messieurs, et demeurent le plus souvent cantonnées dans leurs appartements. De là à faire salon pour discuter entre femmes et recevoir ceux qui comptent pour l’époque, il y avait là une logique irréfragable.

La Philosophie dans le boudoir.

Mais le salon littéraire se transforma peu à peu en lieu d’intimité propice à des élans amoureux plus ou moins réprouvés par la morale. Ce qui vaudra au boudoir l’élégant sobriquet de « foutoir » qui a, lui, le mérite d’éclairer l’usage dévolu à l’endroit. Est-il utile de préciser que son ameublement et sa décoration évoluèrent rapidement vers une débauche de luxe capitonné propice à l’exaltation des sens ? Ce que consacrera le marquis de Sade qui, dans « La Philosophie dans le boudoir », entreprend l’éducation sexuelle des jeunes demoiselles. Tout un programme...

Que la fête commence !

Et ce n’est pas un hasard si le boudoir fit son apparition sous la Régence ; lorsque Philippe d’Orléans, neveu de Louis XIV, assura la continuité du pouvoir le temps que Louis XV atteigne la majorité nécessaire à sa montée sur le trône. Un régent qui se laissa rapidement entraîner à des débauches connues de tous (il n’est qu’à lire les savoureuses mémoires de Saint-Simon à cet égard) qui feront dire à Madame, sa môman, que la jeunesse de France se conduit comme cochons et truies. Faut avouer que la reconnaissance publique de ses bâtards par le Roi Soleil avait entrouvert la porte de l’officialisation du vice… Une licence qui venait d’en haut, certes, mais qui eut tôt fait de se répandre chez les nobles puis chez les bourgeois.

Un secret d’alcôve.

Chronologiquement antérieure au boudoir, l’« alcôve » est empruntée à l’espagnol « alcoba » qui décrivit successivement un lieu de pesage public puis une coupole, voire une voûte ou une pièce cintrée. Un terme qui prendra son sens actuel dès le début du XVIe siècle, à savoir : un enfoncement, souvent voûté, pratiqué dans une chambre pour y loger un lit. Un recoin discret qui se déclina, au fil du temps, en petite pièce contiguë à la chambre à coucher de ces dames qui reçoivent et font… salon. De là à prêter à ce lieu des odeurs de souffre, il n’y avait qu’un pas que franchit l’usage populaire avec toutes les arrière-pensées qu’on peut imaginer et que les locutions dépréciatives « secrets d’alcôve » et « confessions d’alcôve » entérinèrent.

Tombés en désuétude.

L’usage et l’usure de la langue ont su différencier « alcôve » et « boudoir » même si les deux termes ont aujourd’hui gagné une désuétude de bon aloi. L’alcôve s’est péjorativement sexuée avec des relents grivois même si, d’un point de vue strictement architectural, elle reste ce petit enfoncement à l’intérieur d’une pièce ; on l’emploiera même, à tort, à la place de « niche », cette cavité ménagée dans le mur d’une pièce pour y placer un objet quelconque, par une abusive extension de langage ou par souci d’éviter une répétition dans une œuvre littéraire. Mais dont le sous-entendu canin interdit toute utilisation courante…

Le boudoir, en revanche, a conservé un aspect précieux qui en fait davantage un endroit appartenant aux histoires d’amour de l’histoire de France chères à Guy Breton qu’une pièce habituelle de la maison.

Un retour en grâce ?

On peut légitimement estimer que le boudoir a disparu de notre espace domestique, du moins dans l’habitation moderne ; et il ne viendrait à l’idée de quiconque d’évoquer le boudoir de Madame si ce ne sont quelques précieux ridicules. Le terme a donc vocation à disparaître même si l’évolution actuelle de la chambre à coucher des parents qui s’affuble d’un dressing puis d’une salle de bains privative pour devenir suite parentale, pourrait bénéficier d’une nouvelle extension réservée à Madame pour son intimité quotidienne et, pourquoi pas, ses réceptions particulières…