La Terrasse.

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La Terrasse.
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Comment un balconnet riquiqui tout juste digne de la brassière de la Pompadour (les amateurs de coupes de champagne apprécieront…) peut-il se transformer en splendide terrasse apte à séduire l’amateur du bronzage intégral en ville ?

Comment un balconnet riquiqui tout juste digne de la brassière de la Pompadour (les amateurs de coupes de champagne apprécieront…) peut-il se transformer en splendide terrasse apte à séduire l’amateur du bronzage intégral en ville ?

C’est un mystère que seule l’emphase sémantique peut expliquer. A nous de suivre les préceptes de l’évangile selon Saint Matthieu et de rendre à César ce qui lui appartient.

A l’origine, souvent orthographiée « terrace », la terrasse se veut synonyme de boue, voire de torchis quand il s’agit de construire un bâtiment. Autrement dit, quand on déplace ou remue de la terre, on procède à un terrassement ; la racine « terre » prenant ici tout son sens. Ainsi la terrasse, depuis le XIIIe siècle, décrit-elle une plate-forme aménagée quelle qu’en soit sa destination même si, généralement, elle se situe au niveau du sol.

Des terrasses à gogo.

Evidemment, dans son acception ordinaire, la terrasse se constitue par l’aplanissement d’un terrain qui sera recouvert de dalles, de gravier, de béton, de bois, sorte de pédiluve entre jardin et maison. Mais elle peut également devenir palier pour adoucir la pente d’un terrain destiné à la culture ou replat du versant d’une rivière. Bref, le moyen d’accéder à un surplomb grâce à des étages habilement disposés.

Aujourd’hui cette surface plane en plein air peut être au sommet d’une maison (les toitures en terrasses), devant un établissement de restauration (café, bistrot) ou encore la plate-forme permettant de profiter du jardin sans se crotter ou se tordre la cheville à chaque pas. Autrement dit, une étendue située de plain-pied par rapport au bâtiment et d’une certaine superficie sans quoi nous aurions affaire à un perron (petit patapon…). Mais elle peut également se situer en étage quand ce dernier est en retrait par rapport au niveau inférieur et qu’il donne alors accès à l’espace découvert formé par le plafond, le toit dudit étage inférieur. Même dans cette acception, vous admettrez que nous sommes bien loin d’un balcon.

Il y a du monde au balcon.

Depuis le XIVe siècle, le barcon, baucon ou balcon, emprunté à l’italien « balcone » (qui signifie « échafaud » au sens d’échafaudage, lui-même dérivé de « balco », la poutre) décrit un élément en saillie de la façade d’un bâtiment, entouré d’un garde-corps, et dont l’accès se fait par l’intérieur dudit immeuble. Et évidemment non fermé et non recouvert faute de quoi nous parlerions de bow-window ou, en bon français, d’oriel. L’argot populaire ayant tôt fait, par ailleurs, d’en imager le sens en décrivant la gorge exposée, voire opulente, d’une dame.

Et ce, même s’il en existe toutes sortes de déclinaisons avec des balcons uniquement accessibles par l’extérieur (c’est d’un pratique !) ou en retrait de la maison, rejoignant alors quelque peu la terrasse même s’il est, lui, couvert par le plancher de l’étage supérieur. Ce qui nous amène évidemment à la loggia mais là n’est pas notre propos.

Les normes architecturales n’ayant pas défini les dimensions précises d’un balcon, on en trouve de toutes tailles ; qu’il soit minuscule protubérance ou filant pour relier, par l’extérieur, les deux pignons d’un bâtiment, sorte de corniche dotée d’une balustrade, ou bien encore galerie s’étendant d'une avant-scène à l'autre dans un théâtre.

La noblesse du balcon.

Le balcon fait évidemment partie du patrimoine humain; d’abord pour ses fonctions utilitaires (ainsi les Grecs antiques en prévoyaient-ils quand il s’agissait d’accroître lumière et aération d’une pièce) puis à des fins cérémonielles, pour s’adresser au bon peuple ; en bref, pour se faire voir et entendre. Et dont il reste aujourd’hui quelques symboles forts comme celui de la basilique Saint-Pierre à Rome duquel le pape adresse au monde sa bénédiction urbi et orbi. Ou le balcon du palais présidentiel argentin, la Casa Rosada, qu’a popularisé Evita Peron lors de son ultime discours.

Evidemment, les plus romantiques d’entre nous ne manqueront pas d’essuyer une larme en évoquant les amants de Vérone, archétype de l’amour passion par la grâce de William Shakespeare.

Terrassé par le balcon

Donc, si l’on se veut fidèle au stricto sensu, une terrasse ne saurait être suspendue et reposerait soit sur un terrain de plain-pied avec la maison, soit sur le toit en saillie d’un étage inférieur. Alors, comment au fil du temps notre balcon a-t-il pu céder la place au vocable « terrasse » dès lors qu’il occupe une superficie un peu plus significative que d’ordinaire ? La volonté de valoriser un bien ? De se payer de mots ? Hum, encore une histoire d’argent que, sinon la morale, la sémantique réprouve.