La Paillasse

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La Paillasse
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Même si nous savons que les mots connaissent, au fil des siècles, une vie mouvementée, on se demande par quel miracle un mot comme « paillasse » peut à la fois désigner une sorte de matelas rempli de paille, ce qui ne manque pas de sens s’il on en croit sa racine, et cette partie de l’évier, à côté de la cuvette proprement dite, qui permet de faire égoutter sa vaisselle !

Même si nous savons que les mots connaissent, au fil des siècles, une vie mouvementée, on se demande par quel miracle un mot comme « paillasse » peut à la fois désigner une sorte de matelas rempli de paille, ce qui ne manque pas de sens s’il on en croit sa racine, et cette partie de l’évier, à côté de la cuvette proprement dite, qui permet de faire égoutter sa vaisselle !

 

 

 

Voilà qui mérite explications.

 

Etymologiquement, pour ce qui concerne notre paillasse, il nous faut remonter à paille, bien sûr, un vocable directement issu du latin palea qui désignait la balle de céréale, autrement dit cette pellicule qui enveloppe les grains des graminées comme le blé, l’avoine ou le maïs, ce que nous appelons communément… la paille. Jusqu’ici, tout va bien.

 

 

 

 

Un homme de paille.

 

Souvent orthographié « pailace », le terme décrit dès le XIIe siècle cet amas de paille qu’on enferme dans un sac de toile pour former un méchant matelas. Un sens qui n’évoluera guère jusqu’au XVIIIe siècle, où il donnera naissance à un homonyme parfait mais cette fois, au masculin ; un paillasse, sorte de bateleur de foire italien (Pagliaccio) vêtu de la toile dont on faisait les… paillasses ! Un vocable qui, par extension, désignait également un pitre, un bouffon, au propre comme au figuré, mais qui n’a pas survécu au XIXe siècle.

 

 

 

 

Se crever la paillasse.

 

Pourtant, l’inventivité populaire a su faire fructifier la paillasse en lui faisant figurer le ventre d’un individu, d’où l’expression « crever la paillasse à quelqu’un » pour lui réserver un mauvais sort, ou « se crever la paillasse » pour indiquer qu’on se donne un mal de chien. Et pour rester dans l’imagerie commune, vous pouvez imaginer de quelle vertu était parée une femme qu’on traitait de « paillasse à soldats »… Des expressions tombées en désuétude depuis quelques décennies et qui allaient céder la place à de nouveaux sens, fort éloignés s’il en est.

 

 

 

 

 

 

De bric et de broc.

 

Car pour parvenir à notre évier doté de son égouttoir, il faut repartir aux temps anciens quand les maisons des plus pauvres se composaient de quelques poutres et de torchis, cette terre mêlée à de la paille hachée. Et dont on faisait des briques, placées notamment de part et d’autre de la cheminée domestique, sous le manteau, sorte de rayonnages qui permettaient de garder au chaud les repas. Des étagères « chauffantes » qu’on appelait paillasses, les distinguant ainsi du reste de la construction en dur de la cheminée.

 

 

 

 

Un plan de travail.

 

Par glissement, le même vocable vint à désigner une petite construction permettant de faire griller les viandes ou de chauffer les chaudières, autrement dit le dessus d’un fourneau. Des paillasses qu’on utilisait également dans les distilleries, ce que confirme Littré dans les différentes éditions de son dictionnaire. Une sorte de plan de travail qu’on retrouvait aussi bien dans la cuisine que dans les ateliers ou dans les laboratoires.

 

Et quand au XXe siècle il fallut trouver un terme suffisamment jargonnant pour décrire non plus un plan de travail placé à côté de l’évier mais un espace destiné à recevoir la vaisselle encore humide, le vocable « paillasse » s’imposa naturellement.

 

 

 

 

 

 Mettre la clef sous le paillasson.

 

Orthographié paillaceon dès le XIVe siècle, notre paillasson se révèle, sans surprise, une petite paillasse, sorte de natte de paille qui servait à divers usages selon les époques et les lieux. Ainsi, en Italie et en Espagne, piquait-on entre deux coutils une paillasse plate qu’on plaçait devant les fenêtres pour se préserver du soleil et du bruit, avec un ingénieux système de cordons qui permettait de les monter et de les descendre à l’image des jalousies de nos contrées.

 

A la campagne, les paillassons, cette fois faits de paille étendue et ficelée, servaient à préserver les espaliers de culture de la gelée, sorte de natte horticole. Et il faudra attendre le XVIIIe siècle pour qu’on s’essuie les pieds sur une natte de paille qui connaîtra divers avatars jusqu’à nos jours. Bienvenue !

 

 

 

 

Un sens paillard.

 

S’il apparaît vain d’évoquer tous les dérivés de la paillasse, il serait dommage de ne pas aborder la chanson paillarde qui a fait le bonheur des carabins et autres corps de garde. Un vocable vite compris quand on sait qu’originellement un paillard est une personne qui couche sur la paille, autrement dit un homme de peu. De là à décrire un individu à la vie dissolue, il n’y avait qu’un pas à franchir, et notre indigent se transforma rapidement, dans la lecture populaire, en adepte de la luxure échevelée. C’est bali-balo…

 

 

 

 

Finir sur la paille.

 

Si les dérivés de « paille » ont connu diverses fortunes sémantiques tout au long des siècles, la disparition inéluctable du monde agricole d’une part et l’apparition des produits synthétiques de substitution d’autre part, auront tôt fait de les éliminer définitivement de notre langage courant. En tout cas, suffisamment pour qu’ils n’évoquent plus leurs origines champêtres. Et tout cela n’aura été qu’un feu de paille…

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