La Cuisine Américaine.

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La Cuisine Américaine.
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Héritière d’une mode directement issue de l’après-guerre et son avalanche de produits yankees rendus disponibles par le plan Marshall, la « cuisine américaine » ne désigne en fait qu’une simple cuisine ouverte sur une salle de séjour, un salon, une salle à manger. Toutefois l’épithète « américain » a su lui conférer un je-ne-sais-quoi de moderne…

Héritière d’une mode directement issue de l’après-guerre et son avalanche de produits yankees rendus disponibles par le plan Marshall, la « cuisine américaine » ne désigne en fait qu’une simple cuisine ouverte sur une salle de séjour, un salon, une salle à manger. Toutefois l’épithète « américain » a su lui conférer un je-ne-sais-quoi de moderne…

Mais, en réalité, ce concept de cuisine ouverte fut popularisé par Le Corbusier dans les années cinquante alors que l’Etat français lui commandait une architecture bon marché pour mettre en branle son vaste projet de reconstruction des périphéries françaises. Autrement dit, l’art et la manière de rationaliser des coûts à grande échelle, une riche idée que les Américains nous empruntèrent avant de lui faire retraverser l’Atlantique à l’identique.

Le marketing roi

De quoi s’agissait-il ? De gagner de la place dans l’appartement d’une part, et d’économiser les dépenses engendrées par cloisons, chambranles et portes d’autre part. Allez, hop !, tout dans la même pièce et passez muscade. Les as du marketing se chargèrent alors de l’explication de texte pour nous vendre le noumène à grands renforts de notions libertaires et conviviales : il fallait que la cuisine (et la cuisinière !) ne soit plus isolée, qu’elle se métamorphose en pièce centrale, sorte de carrefour obligé à une vie familiale enfin retrouvée.

Vaste fumisterie puisque l’âtre où mijotait nuit et jour le brouet quotidien de nos ancêtres ruraux constituait déjà ce pôle d’attraction. Mais bon, depuis le début du siècle, on copiait le bourgeois qui lui-même s’inspirait du noble avec des cuisines (appréciez le pluriel) éloignées de la salle à manger pour ne pas souffrir des bruits et odeurs inhérents à une gastronomie… bourgeoise.

Mais en ce milieu de siècle, le personnel de maison tend à disparaître, les femmes investissent le monde du travail et s’émancipent ; les progrès des appareils ménagers poussent les architectes d’intérieur à concevoir des cuisines « laboratoires ».

Le bonheur de la ménagère

On commença par prévoir un passe-plat, puis une cloison amovible jusqu’à ce que les économies à tout crin prennent la relève et autorisent le concept de cuisine ouverte ; popularisé, comme nous l’avons vu, par Charles-Edouard Jeanneret quand il mit en chantier un ensemble d’immeubles à loyer modéré dans la région de Marseille.

Enfin (appréciez l’humour) notre brave ménagère ne serait plus enfermée dans sa cuisine mais participerait à la vie familiale : papa regarde la télé ou lit son journal, les enfants jouent ou font leurs devoirs sur la table du salon. On s’y croirait ou, à tout le moins, on imagine sans peine l’image d’Epinal ainsi promue.

Mais c’était oublier que « faire la bouffe », ça sent fort et ça fait du bruit, sans parler des projections bien grasses sur la moquette ni de la difficulté à caser l’indispensable crédence.

Evidemment, pour un Américain moyen, le concept d’un repas se résumant à ouvrir une boîte de conserve et à dévaliser son congélateur, la cuisine ouverte semblait satisfaisante sinon suffisante. Mais notre belle gastronomie française allait-elle convenir au modèle ?

Tout se perd, ma bonne dame

Dans les années 60 et 70, notre brave mère de famille s’échine encore à préparer de bons petits plats pour son petit monde et le concept du « tout-ouvert » ne rencontre pas le succès escompté. Formidable la délicate odeur de sardines grillées qui dure toute la nuit et qui accueille dès potron-minet la famille au petit-déjeuner ! Et je ne vous parle pas du roboratif aligot de la veille… En résumé, la sauce ne prend pas.

Mais les décennies suivantes changent drastiquement le mode de vie des citadins français. Madame travaille à plein temps, les industriels se ruinent les méninges à concocter des plats frais ou surgelés qui ne nécessitent aucune préparation, le micro-ondes fait sa révolution, les bourgeois-bohèmes prennent le pouvoir dans les médias. Bref, à l’heure où on n’a jamais autant parlé de gastronomie et de diététique, les Français ne cuisinent plus ! Du coup, la cuisine américaine (re)prend tout son sens.

La dérive

D’accord, cette cuisine ouverte convient de plus en plus aux mode de vie des Français actifs ; rien à y redire. Mais la tentation devenait grande pour certains « aménageurs » de loger un méchant évier en inox doublé d’un semblant de bar cache-misère dans un coin de salon pour décrire un « double séjour convivial avec sa véritable cuisine américaine »…. Ainsi, le concept de cuisine ouverte, bien trop flou pour être officiellement rationalisé, prêtait-il le flanc à tous les abus de langage.

Alors ? Cuisine éloignée des pièces à vivre façon bourgeoise, ou cuisine séparée castratrice des relations familiales, ou bien encore cuisine grande ouverte pour tout partager (odeurs et bruits robotiques inclus) ? Finalement, à chacun de choisir selon sa manière de vivre ou, plus précisément, de manger puisque c’est ce facteur qui déterminera le mieux-disant en la matière.