La chambre : un seul mot pour évoquer cent univers (3) OK

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La chambre : un seul mot pour évoquer cent univers (3) OK
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Pas de chambre sans murs, disions-nous. Et donc pas de chambre sans limites et sans séparation. La chambre met de la distance entre son habitant et le reste de la maisonnée.

Pas de chambre sans murs, disions-nous. Et donc pas de chambre sans limites et sans séparation. La chambre met de la distance entre son habitant et le reste de la maisonnée.

Elle le soustrait à sa sollicitude mais aussi à sa surveillance et aux contraintes de ses interactions. Elle rompt la permanence des échanges familiaux. Elle fournit ainsi une mesure de privation des bénéfices de la vie commune et, tout à la fois, une aire de liberté personnelle.

Liberté, certes, mais qui n’est garantie que par la maîtrise concrète ou symbolique de la dualité de la porte. C’est par la porte qu’on entre et qu’on sort. C’est aussi par elle qu’on accueille volontiers le visiteur et c’est elle que l’on ferme lorsque l’on n’est pas d’humeur hospitalière. Les enjeux des codes d’usage de la porte sont sérieux. Une porte à laquelle on frappe avant d’entrer témoigne de l’autorité de l’habitant sur sa chambre et du respect du visiteur à l’égard de cette autorité. La possession de la clé témoigne de cette autorité de manière encore plus explicite.

D’ailleurs, peu de chambres autorisent qu’on entre sans s’annoncer. La chambre du petit enfant en est une. Mais lorsque l’enfant est devenu adolescent, il craint justement cela : que les membres de sa famille entrent chez lui sans cérémonie et qu’ils lui signifient ainsi qu’il n’est pas encore ni vraiment chez lui ni libre sur son propre territoire. C’est pourquoi il prend nombre de précautions pour affirmer la maîtrise de sa chambre, par exemple en multipliant les injonctions. Des affiches, des armes de pirates, des crânes de cadavres crient sur sa porte : Défense d’entrer !

Les pièces communes de la maison, telle la cuisine et le salon, représentent d’autres cas de pièces où il est admis d’entrer sans frapper. Mais qu’un lit et/ou une table de travail occupent une pièce et que son/ses habitants aient dépassé la petite enfance, et nous voilà hésitant à en pousser la porte sans préalable. Nous y reviendrons.

Revenons aux murs de la chambre. Que d’hésitations, d’interrogations, de décisions incertaines à leur égard ! Peinture ou papier peint ? Couleurs, matières et motifs classiques ou modernes ? Dépouillés ou chargés de tableaux et de photographies, de miroirs, signes de piété, couverts de tapis ou d’œuvres artisanales ? Ils forment des étendues que nous nous croyons obligés de marquer et de personnaliser. Nous serions mal à l’aise de ne pas le faire. Pourquoi cela ? Mais, vous répondrait-on, simplement parce qu’une chambre n’est pas une cellule d’isolement ni une cellule de moine. Et encore moins un lieu sans propriétaire moral comme une chambre d’hôpital ou, pire encore, une chambre d’hôtel. Cela à tel point qu’une chambre dont les murs sont dépouillés par choix suscite l’admiration (car l’habitant a eu le courage de ses choix esthétiques) ou la gêne (car les murs sont vraiment trop nus ; cela fait « pas habité »). D’ailleurs, même les prisonniers sont, de nos jours, laissés libres de tapisser leurs murs d’affiches etc., cette personnalisation de leur cellule figurant parmi les mesures d’humanisation des prisons. Tandis que les murs nus des cellules des couvents et des monastères s’accordent avec une vie austère centrée sur la piété et menée en collectivité.

Mais les murs n’exigeraient pas tant de décisions à prendre si la chambre n’était pas, essentiellement, un territoire séparé des autres espaces de la maison et un territoire individuel. C’est à ce titre que la société s’attend à ce qu’il soit approprié et à ce qu’il devienne un lieu d’expression personnelle. Plus encore, la société somme l’individu de s’exprimer en tant qu’individu, dans sa singularité et en toute autonomie. Elle voit dans l’appropriation du lieu de vie une grande aventure personnelle qui contribue à mettre en cohérence les diverses facettes de l’identité. Quand, par l’appropriation de sa chambre, l’habitant crée un univers privé qui lui ressemble ou, plus justement, un lieu qui ressemble à l’image singulière qu’il voudrait donner de lui, il obéit à cette injonction et, en même temps, s’efforce de s’affirmer et de se transformer. Il n’y réussira que dans une certaine mesure. Mais cette mesure est toujours importante à ses yeux et, entre les murs de son propre territoire, c’est bien cela qui compte.

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